Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Une histoire d’amour sur fond de massacres

Ce film a été tourné à Beyrouth en pleine guerre du Liban. Dans son texte pour le Press-Book, Volker Schlöndorff témoigne : “Des souvenirs d’enfance surgissent - les villes allemandes écrasées à la fin de la guerre. Quelques rues plus loin, un accrochage oppose éléments phalangistes et palestiniens… Chaque combattant a ses raisons. Il suffit de s’inscrire dans un parti pour recevoir le minimum vital de quatre cents livres par mois, plus un fusil, ce qui est beaucoup quand on a quatorze ans et qu’on n’a rien, pas même l’espoir… La ville en ruines et en guerre nous paraît bientôt plus réelle, pour ne pas dire plus normale, que nos paisibles cités. Le héros du film constate, avec une secrète satisfaction, que le monde extérieur est ici le reflet de ses propres désarrois, de son conflit intérieur” (note 2020).

 

Ce film, dirais-je, n’est pas fait pour être compris, mais absorbé.

Sous le coup du déferlement des tableaux et du texte, j’ai d’abord fait mes annotations poétiques : énigme, cascades de feu, un œil divin se brise et hurle, ville de rêve, chants métalliques, mer de sang. Je pourrais m’arrêter là.

J’ai rôdé à travers les images. Plus le temps passe, plus ce film se défait, me défait. Peu à peu je m’en accommode, je m’en souviens comme d’une tragédie manœuvrée dans l’éclat romantique : un acte de la pièce, une mise théâtrale ou même quelques mots d’un dialogue ou de la voix off suffisent à marquer celui qui voit ça. Je ne peux me détacher de l’une des scènes finales : la remontée, en voiture, d’une rue rococo du vieux Beyrouth, sous des lueurs d’opéra ; les murs calcinés défilent, nous traversons le plus beau des cimetières, triomphe des choses englouties et des paroles vraiment mortes. Nous sommes là, specta­teurs d’un exil fantastique.

L’Orient, ce lieu divin de notre exil, s’est mis à fonctionner étrangement. On vient voir quelque chose d’aberrant, ordinairement caché dans le jeu des vies humaines. Voici la Cité idéale, la Ville de tout ce qui fait défaut. Une chose pareille ne se prête pas au reportage, au document petit, sauf si l’horreur resplendit et si la vérité devient si radicale, qu’on apprécie d’être soi-même un vestige, une survivance qui vit plus que jamais, parmi d’autres corps submergés par l’absurdité du désir. Cette espèce d’œil géant qui voudrait tout voir, tout savoir - la presse mondiale et ses reporters -, cet œil-là en a trop vu. Mais ici prenons acte de ce qu’accomplit le cinéma. Beyrouth, ce n’est pas un miroir, c’est un regard qui se brise, le regard occidental entiché de son Orient.

D’ailleurs, écoutez ça. Dans sa fabuleuse propriété, Joseph le féodal chrétien dit à Laschen le journaliste : « Regardez ce cèdre, Monsieur, et vous comprendrez ce qu’il y a dans mon cœur. Nous ne sommes pas des assassins de sang-froid.» Le cèdre du Liban, nous le savons, nous les rejetons de l’Industrie civilisée, c’est depuis nos temps immémoriaux la métaphore qui dit : Amour et Paix pour toujours.

À ce compte-là, le Faussaire, qui est-ce ? J’ai essayé de suivre Laschen dans ses méandres avec les femmes, avec la guerre. J’en conclus, le faussaire est quelqu’un qui trébuche là­-dessus et s’arrange très mal avec la vérité idyllique. L’autre vérité, il veut la dire, celle qui ne marche pas.

Alors là, c’est la catastrophe. Céder, il faut céder, se livrer soi-même aux gestes du bourreau, briser des liens, apprendre comment les humains se divisent, par quelles frontières s’écrit la ligne de mort. Tout ce que Laschen apprend de la guerre résonne, à la manière d’une interminable parenthèse, dans cette lettre impossible qu’il prétend écrire à sa femme. Ne pas te quitter, nous séparer ; voilà une maxime imparable, pour la guerre éternelle au nom de l’amour. Greta, Ariane, sur quelle ligne de démarcation entre ces deux femmes Laschen ferait-il miraculeusement tenir son désir ?

Notre Orient érotique et sanguinaire, le voilà donc : un lieu d’exil pour nous couvrir, nous disculper de nos désirs. Un lieu idéal où la mort n’est plus rationnée, un lieu pour vivre enfin au bord du gouffre, pour vivre la falsification en rencontrant l’horreur de la vérité. Je vais le noter après tant d’autres ; l’Orient, pour nous Occidentaux, a été construit comme Grand Tripot, discours poétique indéfiniment réécrit pour aviver, mais aussi dissoudre jus­qu’à n’en plus pouvoir parler, nos questions en suspens, du côté de la femme divine et des divines boucheries au nom de la vérité. De cette énigme, Le Faussaire assume-t-il la chute ? Non, pour moi non. J’en atteste l’auteur, les auteurs, les acteurs, tous ceux qui ont fait de ce film une coïncidence pour chacun. Une telle munificence de la composition, jointe à la splendeur baroque des photos, je ne dirai pas qu’elle émeut ; non, ce n’est pas cela. Il s’agit de fascination, de théâtre aveuglant, de l’Orient faussaire retrouvé, espace magique pour y célébrer la nostalgie.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

« Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion. »
Pierre Legendre

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