Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Un cinéma iconique

 

Je me souviens de Mallarmé sur la danse : « la poésie dégagée enfin de tout appareil de scribe ». De cette formule, je me saisis, pour exprimer ce je ne sais quoi de rebelle aux commentaires, un trouble insurmontable lorsqu’il s’agit de traduire en paroles l’écriture corporelle de la danse, de cette forme cérémonielle soumise à l’ordre du théâtre. En ouvrant cette glose, j’avoue mon dégout des reportages réalistes ; du poète, je garde encore ceci en mémoire : « la danseuse n’est pas une femme qui danse ».

Porté par son instinct poétique, Frederick Wiseman est dans ce retrait mallarméen, qui a permis une rencontre d’exception, inattendue en France, entre un travail cinématographique sans phrase et le savoir faire d’une administration de l’Opéra omniprésente, accordée à l’esprit du réalisateur par ce qu’elle sait du fond des choses chorégraphiques : « assemblage offert au public, qu’il ressent sans en avoir forcément l’explication » ; ce propos orchestral de Brigitte Lefèvre adressé aux danseurs (l’une des premières séquences) vaut un traité sur les spectacles de danse.

Ce film est un genre à lui tout seul dans l’immense production consacrée à un art aussi éternellement primitif, volatile et métaphysique. En allié inconditionnel du Miroir, cet accompagnateur implacable des danseurs en répétition, Wiseman laisse parler les images telles quelles. Mais par la vertu du montage, il les transporte dans cette zone franche du commerce esthétique où se joue, par la sollicitation d’un spectacle éphémère, cette partie lyrique qui réanime en chacun de nous la passion d’être un autre - être celui-là ou celle-là, seul ou enlacé, être le couple en scène. Les répétitions en studio, espace et temps privilégié où la caméra s’entraîne à suivre les leçons des maîtres de ballet, cessent alors d’être les coulisses des représentations à venir dans la grande salle de l’Opéra, pour mettre sous nos yeux le travail de métamorphose des corps en icônes - corps-images plasticiens d’eux-mêmes, formes mouvantes qui hésitent et s’exercent à la perfection, jusqu’à susciter chez les spectateurs cette ferveur propre au théâtre, que les Anciens latins nommaient “pietas”. Quiconque dispose du dvd pourra constater, en s’arrêtant sur les séquences, combien ce film est révélateur d’un art de la réalisation qui trouve ici son classicisme - un cinéma iconique. 

« La Danse » met en scène une question marginalisée : comment la danse théâtralisée peut-elle être ? J’entends : par quelle ficelle tient-elle ? Tout entichés d’objectivité que nous soyons en Occident, il nous échappe que l’organisation, plus exactement la philosophie de l’organisation, puisse prendre place dans un film sur la danse, et non pas sur le mode documentaire, mais comme condition du tableau. Les idéologues qui pourfendent ou considèrent avec condescendance le théâtre classique assassinent la pensée, mais les managers de « l’Entertainment » de masse ne parviendront jamais à réduire l’administration d’un spectacle à l’investissement financier pas plus qu’à la pure et simple manipulation d’une foule en proie aux théâtralisations des corps, avec si l’on ose dire, un tour de main balzacien : en montrant l’administration comme fonction - une fonction de soutien (ici d’étayage de la construction esthétique) qui se soutient elle-même par la personnalité de ses membres et par le contexte d’une histoire institutionnelle (en l’occurrence, de facture française avec sa force et ses tics). Sous le regard de la caméra, les séquences de bureau relèvent d’une peinture des caractères.

Ce film, tel que je le vois, apporte au Ballet de l’0péra de Paris un éclairage sans prix, non seulement par ce qu’il montre de la danse, dans un haut lieu de la tradition occidentale, mais par ce qu’il laisse entendre des styles chorégraphiques ancrés dans les profondeurs d’une civilisation. Pour toute l’humanité, la danse demeure la forme la plus animale - je serai tenté de dire, reprenant un mot des surréalistes : la plus convulsive de ce que nous appelons art. La narration de Frederick Wiseman porte la marque, aujourd’hui connue dans le monde entier, d’un réalisateur qui un jour résumait par une formule laconique sa position de cinéaste: « un regard intensif sur une réalité précise ». On ne saurait mieux dire, pour amener le public français, rassasié de discours indigents sur la culture, à entrer dans les replis de ce qui s’invente sur les deux scènes : l’écran de cinéma et un théâtre de danse.

 

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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