Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Entretien avec Brigitte Lefèvre

Entretien avec Brigitte Lefèvre, directrice de la danse – Opéra de Paris

 

Pierre Legendre - Si j’ai souhaité parler avec vous, c’est que, ayant vu votre film - vous voyez je dis votre film…

Brigitte Lefèvre - Ah non, le film de Frederick, le film sur le Ballet de l’Opéra !

P. L. - Oui, je me suis dit, voilà quelqu’un qui travaille à faire fonctionner une institution d’un tel poids historique, une institution qui a devant elle un avenir toujours incertain, mais qui appartient au capital culturel de la France ; j’ai trouvé qu’il y avait là quelqu’un qui faisait vivre l’administration d’une façon inédite. Il ne s’agit pas de gestion ordinaire. C’est comme jouer de plusieurs instruments. Il est tout à fait clair que vous jouez plusieurs rôles, vous êtes un point de repère pour les jeunes danseurs, votre présence n’est pas seulement d’administrer au sens banal du terme, c’est-à-dire accomplir les tâches de la gestion…

B. L. - Mais je me permets de vous interrompre un instant : pour moi ce mot d’administration ne me convient pas. D’abord je suis directrice artistique, directrice de la danse, et j’ai la chance d’être accompagnée par un administrateur. Ma tâche à moi, mon plaisir, c’est précisément d’impulser, tout en sachant que ce n’est pas une sinécure : une fois qu’on a le désir, on se heurte à beaucoup d’impossibilités. Il faut faire en sorte que tel chorégraphe à tel moment puisse réellement venir, que ce soit dans le champ du possible. Ce qui m’intéresse c’est d’impulser cette vie là. Le mot administratif ne me convient pas d’abord parce que je n’en suis pas capable, je n’ai ni le calme, ni la mesure.

P. L. - Vous savez j’ai toujours eu le sentiment que le mot administration est un mot qui sue l’ennui. Pour moi, c’est un mot qui a derrière lui une histoire et qui est un peu méconnu aujourd’hui. Cela dit, ceux qui sont les administrateurs en titre font ce qu’ils ont à faire, mais vous, en effet, vous êtes directement dans l’accompagnement de tout ce qui se passe au plan de la vie artistique.

B. L. - Ce qui se passe, c’est que c’est une maison compliquée dans le sens où il y a beaucoup de choses qui nous encadrent, un cahier des charges notamment… C’est un Établissement Public Industriel et Commercial. C’est une grande maison d’art, avec des forces artistiques très fortes, le chœur bien sûr, l’orchestre, le ballet… Et c’est vrai que ce qui est extraordinaire dans cette maison, c’est que tout y est fait pour que ce soit parfait, et tout y est fait pour que ce soit parfois quasiment impossible. Entre ces deux extrêmes, il faut faire en sorte que la pulsion artistique puisse exister. Ce n’est pas le mot administration qui me fait peur, au contraire j’ai beaucoup de respect pour les personnes qui administrent cette vitalité, moi je suis là aussi pour gérer cet élan, lié à la danse, et puis en même temps ce principe de réalité qu’est un budget… Ce que je trouve intéressant dans ce film, mais qui à la fois m’a gênée, troublée, c’était de me voir, parce que normalement, une grande partie de ma tâche, de mon travail - je ne parle pas de ma personne - est essentiel, mais la plupart des choses que je fais ne sont pas visibles. Là, par ce film et la confiance qu’on lui a manifestée, d’un seul coup Frederick Wiseman a pris des images où je me trouve absolument ridicule ! Quand je me vois, j’ai l’impression que je joue un rôle. On assiste presque à une espèce de dédoublement, entre la réalité de ce que l’on ne voit jamais, et la sensation que c’est joué ; alors que c’est comme ça : quand je parle à la petite jeune fille, c’est comme ça, et puis à un moment donné je peux parler tout à fait différemment… Finalement la seule qui parle dans le film, c’est moi.

P. L. - Oui, mais quand j’ai réfléchi aux places de chacun dans le film, le mot qui m’est venu à l’esprit c’est chef d’orchestre, une fonction d’orchestration, comme quelqu’un à qui on demande toute une série de choses qui ne sont pas au même niveau.

B. L. - Oui, j’aime bien cette image, mais je dirais même Femme- Orchestre, pas simplement chef d’un groupe de musiciens, mais avoir moi-même sur ma tête les cymbales, le clairon… Parce que finalement dans l’impulsion de ma vision artistique - et je le dis sans emphase, je ne sais faire que ça - j’ai été conduite à étudier des systèmes de management, et j’aime bien ce mot… ça a quelque chose de dynamique.

P. L. - Vous dites « je suis la seule qui parle », en tout cas on a le sentiment que quelqu’un montre de la façon la plus vivante ce que c’est qu’habiter la danse, l’art le plus difficile, l’art sans parole.

B. L. - Cela dit, ce n’est pas tout à fait vrai, je ne suis pas la seule à parler ; il y a des répliques tout à fait drôles faites par Pierre Lacotte et Ghislaine Thesmar. Mais eux, ce n’est pas pareil, ils sont dans une action… Mais la participation que Frederick a retenue de moi, c’est que je dis des choses… Frederick ne retient que ce que je dis, si vous voulez. Quelquefois ça m’a embarrassée… Parfois on a la crainte de ne pas être reconnue, mais là c’est le contraire, je suis montrée. Mais en même temps c’est comme ça, c’est la vie au quotidien !

P. L. - Oui, ça passe très bien, tellement vous êtes présente, même quand on ne vous voit pas. Le fonctionnement de la beauté suppose un principe de gouvernement. On voit bien l’inévitable et fondamentale présence d’une orchestration derrière tout ça.

B. L - Ce que je trouve intéressant aussi comme enjeu, c’est la difficulté de l’apparition, et la difficulté de la disparition. La difficulté de l’apparition, c’est de se montrer à un moment donné où vous êtes attendu, ou alors où vous n’êtes pas attendu ; puis après il y a la nécessité de la disparition, parce que vous devez vous fondre pour que quelqu’un d’autre apparaisse. Je pense que c’est indispensable dans tout fonctionnement humain. Je crois que c’est l’enjeu, surtout quand on est danseur, de faire preuve à la fois de courage et de timidité. Et moi-même je suis encore à la recherche de ce qui est juste entre l’apparition et la disparition.

P. L. - Paul Valéry dit que l’ordre du monde est fiduciaire, c’est-à-dire basé sur la confiance, sur le crédit qu’on porte aux choses, à ce qui est présent dans l’absence. À propos du mot management : c’est un vieux mot français derrière lequel il y a le mot ménage, et ça nous est revenu comme mot anglais.

B. L. - Oui, et quand on dirige, j’aime cet aspect de pouvoir mettre les mains dans le cambouis. Ici il y a 1500 personnes qui travaillent pour la beauté, et finalement, pourquoi en est-on encore là en 2009 ? Quand Frederick est venu, quand il m’a parlé de son projet, je l’ai trouvé très intéressant, mais je me suis dit qu’il fallait que je disparaisse, pour laisser apparaître les forces de cette maison.

P.L. - Vous avez disparu pour que cela se fasse ; mais Frederick, parce que c’est son naturel de tout regarder, est lui aussi entré dans le jeu avec vous. Un autre point qui me paraît intéressant : comment caractériseriez-vous cette relation si personnelle avec tous vos danseurs. Vous les recevez comme si c’était votre famille.

B. L. - Oui. J’aime beaucoup ce moment, où Laure, qui est une très bonne danseuse mais aussi extrêmement intelligente, tourne autour du pot, me dit qu’elle veut danser mais pas danser… ça c’était facile à résoudre. Mais parfois pour les étoiles c’est plus compliqué. Vous savez, moi j’étais au ballet, mais j’ai quitté l’Opéra pour fonder ma propre compagnie de danse. Je n ‘ai jamais été étoile. J’ai beaucoup appris. J’ai quitté l’Opéra, car je voulais ne faire que de la création, et je voulais m’adresser à un nouveau public, savoir ce que je pouvais construire. Et j’ai eu le plaisir de constater que je pouvais le faire, trouver des subventions, convaincre… C’est la troupe que j’avais fondée avec mon ami Jacques Garnier, Le Théâtre du Silence.

P. L. - Quel beau titre…

B. L. - Les gens confondaient souvent avec le Regard du sourd… Et le dernier ballet que nous avons fait s’appelait Voyage vers des commencements … Au bout de 12 ans j’ai arrêté ma compagnie, j’ai eu ma fille, et le Ministère de la Culture m’a demandé de travailler pour lui ; puis Pierre Bergé m’a demandé de venir ici comme administratrice générale, puis, à son arrivée à la tête de l’Opéra, Hugues Gall m’a nommée directrice de la danse. C’est un parcours qui me permet de continuer d’avancer, qui a renforcé la considération que j’ai pour cette grande maison : faire du passé patrimonial un socle, un tremplin…

P. L. - Oui, celui qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas où il va.

B. L. - …et dans cette grande maison où il y a 154 danseurs, si une seule personne s’exprime, cela suffit à donner l’impression que c’est tout le ballet qui s’exprime. Et tout se transforme tout le temps. Par moment ça se fige, et alors notre rôle est de redynamiser, mais par moment on ne peut pas.

P. L. - J’aurais voulu votre opinion : il y a beaucoup de choses aujourd’hui qui apparaissent comme mondialisées. Qu’est-ce que vous pensez des possibilités de contact entre les chorégraphies occidentales et orientales ?

B. L. - D’abord, je pense qu’on n’a jamais autant parlé de culture, on parle beaucoup de diversités culturelles, mais on parle beaucoup moins d’art. Et je pense que plus on parle de la culture et des cultures, moins on les vit. Et je crois qu’on ne se consacre pas beaucoup, à force de vouloir tout faire. Je pense qu’avant de vouloir faire se rencontrer des cultures, il faut que ce soit une entreprise individuelle, mais il faut qu’il y ait une pédagogie qui donne envie aux jeunes d’aller plus loin eux-mêmes.

P. L. - Une des leçons pour les jeunes qui iront voir ce film, c’est qu’ils découvriront le travail de l’exigence et la répétition. Quand Frederick était à la recherche d’un titre, il était question de ce mot, répétition. Acquérir des gestes de beauté. Je pense que j’ai toujours été devant la danse comme devant l’énigme absolue. Il n’y a pas de mots. Je me rappelle un philosophe antique qui disait : Ce que tu fais danseur, je ne sais pas très bien, mais il me semble que tu parles avec les mains. Les systèmes chorégraphiques, c’est de la pensée.

B. L. - J’ai une émission sur France Culture intitulée A quoi pensez-vous ? Tout est parti d’une rencontre en public avec une Étoile, Agnès Letestu, une rencontre que je n’avais pas préparée, et tout à coup je lui ai dit : mais à quoi penses-tu quand tu danses ? Parce qu’on pense tout le temps ! Et elle est partie là-dessus, et c’est devenu tout à fait intéressant et unique. Et c’est vrai que la danse c’est du mode de la pensée. J’avais un professeur qui me disait : ne pense pas ce que tu fais, danse ce que tu penses. Cette espèce de chose qui s’appuie sur un élan, ce n’est pas une pensée raisonnée, mais intuitive.

P. L. - Quelqu’un parlait de l’appréhension sensuelle de la pensée.

B. L. - Oui, et je suis pour qu’on puisse se familiariser avec l’art, mais contre la vulgarisation, parce que sinon on passe à côté, on a l’impression qu’on peut tout faire, et là j’en reviens à la notion de se consacrer… Aujourd’hui ils sont nombreux ceux qui pensent pouvoir se lancer dans la danse, la chanson etc. Dans la danse classique on fait tout de suite la différence, il faut un savoir-faire… Mais pas dans la danse contemporaine, où il y a des choses très intéressantes, mais qui demandent parfois moins de savoir. N’importe qui peut danser. Et comme on est dans une espèce de snobisme, on va trouver merveilleux quelqu’un qui ne remue que la jambe droite, et mépriser Giselle parce que c’est du déjà vu… Et en même temps il y a ceux qui ne veulent voir que Giselle, qui estiment que toute nouveauté est inintéressante parce que ce n’est pas de la danse. Et mon métier, c’est justement non pas de faire cohabiter, mais de montrer, de donner à voir, par l’intermédiaire de mes danseurs, la tradition et la nouveauté à un public qui a une grande empathie pour la troupe. Moi, en vieillissant, je pense que l’art c’est aristocratique !

P. L. - C’est la fibre du meilleur…

B. L. - Oui, c’est la fibre du meilleur en soi, ce n’est pas le dénominateur commun. Il y a des chorégraphes qui ont beaucoup de succès, mais qui pour moi relèvent du standard européen. Ils ne surprennent pas. Ils font bien leur job, mais n’ont pas de spécificité, ne sèment pas de doutes dans nos esprits. Il y a une virginité dans la danse, il n’y a pas de corruption, et ces artistes semblent parfois l’ignorer.

P. L. - Quand je vois certains spectacles, je souffre quelquefois de cette complaisance plate. Je ne vois pas d’avenir à ça.

B. L. - Mais souvent les artistes sont manipulés par ceux qui les regardent. Il y a une grande vulnérabilité, en même temps qu’un manque d’écoute de l’artiste.

P. L. - Comment cela se passe-t-il pour les jeunes au sein de votre école ? On sait qu’on vous a parfois accusée d’une trop grande rigueur…

B. L. - Il y a eu toute une campagne qui je pense était surtout conjoncturelle et ne s’appuyait pas vraiment sur le fond. J’ai moi-même fait partie de cette école enfant, et c’est une école, il est vrai, rigoureuse, qui vous met face à des choses qui normalement arrivent plus tard dans l’enfance. Mais en même temps, qui sait quelles sont les étapes ? À titre personnel, cette école m’a sauvée. J’étais quelqu’un de très réservée, et progressivement j’ai pu grâce à cette école et à la danse sortir de cet état. En même temps que la difficulté, on a la fierté de choisir, et d’être choisie. On a une responsabilité parce qu’on a reçu et qu’on doit redonner. Il y a eu par le passé une tendance à confondre la sévérité avec la méchanceté, à juger les enfants sur ce qu’ils sont plutôt que sur ce qu’ils font. Mais c’est certainement parce qu’on transmettait ce que l’on avait reçu. L’actuelle directrice, Élisabeth Platel a réussi à transformer cette façon de faire. Cette école, c’est un vrai parcours de vie. On y entre entre 9 et 12 ans pour ressortir du Ballet à 42 ans !

P. L. - Combien y a-t-il d’élèves ?

B. L. - Aujourd’hui, un peu plus de 150. Mais, je crois qu’à une période de« l’enfant roi » est en train de succéder une période plus dure vis-à-vis de nos enfants, où on leur fait peur de l’avenir, on leur donne l’impression qu’il n’y a pas de place pour eux. C’est aussi terrible au bout du compte. Il faut tenter de conserver un certain équilibre.

P. L. - L’équilibre, c’est la danse.

B. L. - Je vois certains chorégraphes qui ont tendance à considérer les danseurs comme leur appartenant, comme étant leur chose. Je ne crois pas à cela. Je crois qu’il y a toujours une part de chacun qui doit lui revenir. Ce ne sont pas des marionnettes. Si le chorégraphe traite le danseur, la danseuse, en marionnette, ce n’est pas que ce soit humiliant, car la plupart l’acceptent, voire apprécient, mais c’est … mutilant. C’est se substituer à la personne, alors que la danse doit venir pour une part directement du danseur. De ce point de vue, je trouve que Ghislaine Thesmar et Pierre Lacotte apportent quelque chose de très amusant dans le film, en même temps que quelque chose d’essentiel.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

« Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion. »
Pierre Legendre

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