Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Rencontres

Ce livre est l’œuvre d’un immense érudit et d’un découvreur.

Il nous parle de l’identité juive, matière encore périlleuse de nos jours, surtout quand le savoir touche à ce que la doxa appela longtemps, avec les connotations que l’on sait, la Question juive. En cet ouvrage qui éclaire d’un jour nouveau la formation d’antijudaïsmes successifs depuis l’Antiquité gréco-latine et par delà l’avènement politique du christianisme, il ne s’agit pas seulement d’un retour historien aux sources d’un destin, mais aussi d’une réflexion sur une altercation touchant au fonds civilisationnel occidental, autant dire structurante du cadre à l’intérieur duquel s’est déployé l’ordre normatif européen.

D’un tel travail qui atteint les sédiments les plus enfouis de notre habitat contemporain résulte la reconstitution d’un entrelacement de discours constitutifs à la fois de la condition juive et des origines de l’Occident. Serrer au plus près une architecture des relations ayant connu de nombreux remaniements, à l’instar de constructions empilées à travers les âges sur un même emplacement, c’est courir l’aventure de rencontres inattendues, s’interroger sur la provenance et l’orientation de galeries qui s’entrecroisent. La difficulté de l’archéologue est aussi celle l’historien, sauf que le chantier de ce dernier est un amas de textes souvent fragmentés, qu’ il convient de dater, de comparer et d’interpréter au moyen de méthodes appropriées (linguistique, philologie, etc.).

L’emplacement exploré est ici le Monument de discours dont le monde occidental est le produit. Cela justifie qu’il soit étudié comme Monument généalogique, c’est-à-dire avant tout comme témoin d’une confrontation de l’Occident avec soi-même, plus précisément de ce que, Juifs et non-Juifs, nous enfermons dans le vocabulaire courant : antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme. L’horizon de Joseph Mélèze Modrzejewski est bien celui-là : contribuer à tirer au clair ce dont généalogiquement il s’agit, à partir de l’essentiel politico-juridique d’une histoire plus de deux fois millénaire. En ce nœud de questions, le rapport d’identité/ altérité est l’enjeu, et de ce fait les mises institutionnelles, avec ce qu’elles impliquent de précision juridique, sont au premier plan.

Pour le public d’aujourd’hui, plutôt enclin à considérer les montages du droit comme un attirail secondaire de la vie sociale, ce livre sera un révélateur, au sens où il dévoile le caractère à la fois opaque et contraignant du système de traditions dont nous relevons et qui, pour être vécu si possible avec lucidité et devenir interprétable dans le contexte de l’ultramodernité, doit être étudié comme porteur de représentations inévacuables, celles-là mêmes transmises à travers la civilisation du droit civil. En utilisant pareille formule, qui arrime notre époque au juridisme de la Rome antique, j’ai conscience de malmener pour un temps le lecteur - le temps qu’il se familiarise avec l’ouverture inédite offerte par l’histoire du droit cultivée par Joseph Mélèze Modrzejewski, au croisement de disciplines attachées à discerner la vérité de l’Occident.

Voici donc l’auteur, aussi savant que pédagogue, qui s’adresse aux milieux non spécialisés et tout autant aux érudits. Historien des écritures juives et du droit romain, mais aussi instruit des courants philosophiques et théologiques, entraîné à l’exégèse des papyrus comme des textes juridiques transmis à l’Europe via l’Empire byzantin, il dévoile le carrefour généalogique, commun aux Juifs et aux non-Juifs : la Romanité. Qui plus est, une Romanité dont sont explosés le support grec et l’environnement égyptien, aussi bien que l’au-delà proche-oriental. Avec doigté, Joseph Mélèze Modrzejewski nous entraîne dans le dédale des formes institutionnelles ayant abouti à l’Empire mondial des Romains, lequel s’est trouvé, de par ses conquêtes vers le sud et l’est, héritier de la civilisation grecque implantée depuis Alexandre le Grand dans de vastes régions. Il faut avoir à l’esprit ce remue-ménage incessant, entre le IVe siècle avant notre ère (Alexandre) et disons, le VIe siècle de notre ère (Justinien Ier à Byzance, gardien de la Romanité), pour prendre la mesure du monde complexe dans lequel s’insère alors la présence du peuple  juif. 

« Un peuple de philosophes » :  première mention des Juifs chez les Grecs. Ce titre alléchant serait pour nous un leurre si l’on ne s’avisait pas qu’il recèle la ligne de partage originelle, la résistance des sociétés gréco-romaines à cette nouveauté incompréhensible, l’invention monothéiste. La formule de Théophraste (le plus connu des élèves d’Aristote) inaugure à sa manière l’inépuisable série des discours négatifs, en posant que le monothéisme relève de la pensée philosophique, non pas de la religion.

Ainsi, au départ tout est dit, et nous entrons dans l’histoire de l’enjeu religieux. Qu’est-ce donc qui se joue sous couvert de ce que le vocabulaire des Latins appelle « religio » ? Il se joue, pour la cité des citoyens, la possibilité d’être en règle avec elle-même, ou pour reprendre la métaphore romaine du gouvernail, de naviguer en négociant avec les dieux la foi dans le lien politique au moyen des sacrifices et des rites. À cette condition, c’est-à­-dire par la médiation civique de la discipline religieuse, je dirai familièrement : « la Nave va »! Traduction dans le langage du Romain Cicéron, politicien, juriste et philosophe au siècle avant notre ère : « à chaque cité sa religion». En bonne logique, selon les standards gréco-romains, l’unicité du Dieu juif intro­duit un désordre politique.

Si la Tora de Moïse donnée par Dieu est le gouvernail du peuple juif, si les formes du culte, les rites et jusqu’aux interdits alimentaires sont scellés dans le Texte sacré, les Juifs affrontent une contradiction de principe avec le système des cités et de l’Empire lui-même dont ils sont les ressortissants, pour la simple raison que le judaïsme est porteur d’ un universel divin inassimilable. À quoi fait écho la thématique des discours de rejet : peuple asociable, citoyens séparatistes, étrangers indésirables. etc.. sans oublier le reproche, conforme aux classifications romaines, de superstition opposée à religion. Que les empereurs concèdent aux Juifs de suivre leurs préceptes et leurs rites, ce privilège ne change rien à l’affaire. Et l’on sait ce qu’il advint de la rébellion juive en Égypte, tragédie étudiée de façon là encore inédite par Joseph Mélèze Modrzejewski grâce aux sources juridiques.

Méditons la problématique de fond et avançons une interprétation. Être sujet de la cité, grecque ou romaine (ou des deux à la fois), en s’abstenant de participer aux rites citoyens, c’est se constituer négativement. Ce négatif résulte logiquement de la première confrontation du monothéisme en tant que tel avec ce dont il est précisément la négation. Assumer cette radicale innovation, payée au prix fort dès l’Antiquité - coexistence des trois patries (le lieu de naissance, la patrie civique - Rome -, l’allégeance à la Tora) -, emporte sur le long terme un effet à double versant : la place centrale du peuple juif dans la civilisation d’un Occident qui demeure inconcevable sans le judaïsme ; mais aussi la part d’ombre : l’antijudaïsme comme l’autre face de la médaille de l’identité juive. La remontée aux origines de la condition juive par Joseph Mélèze Modrzejewski apporte tant d’éléments nouveaux qu’elle devrait faciliter cette mise en perspective.

L’élargissement de la perspective concerne aussi directement la formation de l’antijudaïsme chrétien, pour la raison que le christianisme, en tant qu’accomplissement du messianisme par l’Incarnation divine, revendique l’héritage de la Tora. Là est le nœud du conflit originaire, recouvert plus ou moins par le vocable convenu de culture “judéo-chrétienne”, que je qualifierai de lénifiant et sur lequel le présent ouvrage apporte des récisions fort instructives. Je pense à l’ancrage de cette thématique. au XIXe siècle, mais aussi aux pages très neuves sur le statut juridiue de l’apôtre Paul, Juif, Grec et Romain, et son discours sur le rite de la circoncision, signe de l’Alliance divine pour les Juifs, mutilation pour la mentalité grecque et romaine. Cette question s’avèrera cruciale pour la religion chrétienne qui se cherche, s’offrant aux non-Juifs (les Gentils) comme la nouvelle Alliance fondée sur la « circoncision du cœur », le baptême.

À partir des développements de Modrzejcwski sur l’Antiquité, nous pouvons voir se dessiner l’antijudaïsme chrétien à venir. Cette fois, au nom du monothéisme dont les Juifs ont été les inventeurs, le forçage chrétien les renvoie à la condition de « peuple déicide »en même temps qu’il transforme la Tora en Texte précurseur des Évangiles. Reprenant à mon compte une formule du regretté Pierre Geoltrain (éminent spécialiste des origines du christianisme) qui prolonge ces analyses, je dirai que l’entité « judéo-chrétienne » relève de la catégorie ethnogra­phique du « vol des ancêtres ». Ainsi, par cette appropriation chrétienne, devait être fixée pour des siècles la légitimité de l’antijudaïsme. 

Je ne saurais conclure mon propos sans insister à nouveau sur la portée d’un tel ouvrage dans la société d’aujourd’hui. Cette étude foisonnante et les éclairages qui en résultent ne peuvent que contribuer à favoriser et enrichir le débat autour des composantes civilisationnelles dont, Juifs et non-Juifs, nous sommes les héritiers.

Saisir, grâce au regard historien, les tenants et les aboutissants de l’antijudaïsme, être à la tâche non seulement de mettre au jour son ressort religieux mais d’appréhender son environnement politique et juridique, autrement dit le système généalogique au sein duquel il est né, c’est travailler à lever l’hypo­thèque écrasante d’une tradition traversée de tragédies et d’aveuglements. Dans un champ de recherches - l’histoire du droit - longtemps entouré de murailles, l’œuvre de Joseph Mélèze Modrzejewski présentée ici au public est la démonstra­tion de ce que l’érudition de pointe associée à la liberté d’esprit peut apporter de plus précieux à la culture contemporaine : conquérir sa propre vérité. Sur cette base seulement peuvent se nouer des dialogues qui ne soient pas de façade.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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