Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Note marginale

Pourquoi le théâtre ? Et d’abord, pourquoi cette question ? On peut partir de là, de l’énigme d’un impératif théâtral dans l’espèce humaine - ce que Joyce appelait la « Nécessité » 1.

Si impératif il y a, indéménageable en tant que tel, c’est en considération d’une certaine logique : pour que le monde soit représentable à l’homme, le monde doit lui appartenir comme image, et d’abord image de soi. La théâtralisation de l’homme et du monde par l’homme est assujettie à la logique de l’espèce douée de parole. Le mythique est ainsi au cœur de cette grande affaire. Dans cette perspective, anthropologique assurément, la question du théâtre donnera indéfiniment à penser, et sur le mode du questionnement inépuisable, autour d’un pour­quoi ? sans cesse renouvelé.

De la certitude qu’un essentiel est en jeu sur ce terrain universellement parcouru par les civilisations procède l’investigation de la réponse indienne soumise à la démarche érudite de Lyne Bansat-Baudon. L’ensemble d’études proposé par ce livre aux non-désenchantés - j’entends par là, tous ceux qui ne s’arrêtent pas à la doxa contemporaine du banal et de l’insignifiant - a la vigueur d’un manifeste. 

 

À la question radicale - pourquoi le théâtre ? - il n’est aucun accès qui puisse faire l’économie de la voie étroite du mythe. Matière suspecte à la rationalité occidentale s’il en est, car en quoi sommes-nous encore concernés par une réflexion là-dessus, à l’ère de l’« Enter­tainment » généralisé, des croyances publicitaires et de l’industrialisation des emblèmes ? La lecture de ce livre semeur d’idées, dense et jubilatoire, lèvera les doutes des plus sceptiques.

Une référence à Nietzsche ici s’impose. Dans son colérique essai La Naissance de la tragédie, il a parlé du miracle représenté sur la scène. Ressentir le miracle, c’est, écrit-il, se montrer « capable de comprendre le mythe, cette image du monde en raccourci qui, en tant qu’abréviation de l’apparence, ne peut se passer du miracle ». Et d’ajouter : « Toutefois […] chacun, ou presque, se sent trop miné par l’esprit d’analyse critique et historique de notre culture pour arriver, quasiment avec l’aide de l’érudition, par l’intermédiaire d’abstractions, à accepter la vraisemblance d’une existence du mythe dans le passé. » Le jugement est féroce, sur « les contorsions sinistres et fébriles de cette culture […] transformant dès qu’elle y touche les aliments les plus substantiels et les plus salutaires en “Histoire et Cri­tique”.» 2

C’était prophétiser sur ce que nous sommes devenus, et cette citation d’un Maître du tourment en dit long sur la déritualisation / démythification dont l’Occident mondialisateur se fait le porte-voix, ainsi que sur le manège théoricien occidental : tenter de maîtriser l’autre en avalant ses constructions. Cependant, nous ne soupçonnons pas ce que recèle l’érudition comme potentiel de recomposition de l’humain, quand elle se soutient du sens poétique - attitude, il est vrai, peu commune.

Portée par ses propres références poétiques, l’entreprise de Lyne Bansat-Boudon tire de là sa capacité de mise en résonance de pratiques et de discours séparés, c’est­ à-dire de la culture indienne et de l’occidentale. Et le lecteur découvrira l’étendue d’un tel horizon : les travaux mis sous ses yeux reconstituent l’expérience indienne dans sa portée esthétique autant que dans sa dimension spéculative.  

 

Nous sommes, pour reprendre encore une formule de Joyce,« de ce côté-ci du Caucase », mais de par cette mise en résonance, renvoyés à la spécificité humaine, autant dire à la condition commune des cultures, au langage. Si une esthétique étrangère à nos usages est de nature à nous entraîner vers un questionnement fondamental, c’est bien l’indienne, notamment en ce qu’elle fait parler les dieux pour instaurer le théâtre. Cette manière de répondre au « pourquoi le théâtre ? » oblige l’ardeur abstractiviste à désarmer, en mettant en scène, au fondement de la manœuvre théâtrale le lien premier et ultime, propre à l’espèce humaine : la parole.

La mise en scène du parler divin fondant le théâtre renvoie à cet écran de mots grâce auquel l’Univers devient représentable, parce qu’il parle à l’homme. Ainsi se dévoile le processus d’objectivation du monde dans l’espèce parlante comme dépendant d’une condition logique : la nécessité d’ inventer, par les grands moyens symboliques, la fiction d’une interlocution entre l’homme et le monde. En d’autres termes, le monde nous parle et nous lui parlons. 

 

D’une architecture lumineuse et amicale au lecteur le recueil de petites sommes élaboré par Lyne Bansat-Boudon s’adresse à tous les passionnés de découverte théâtrale, qui savent d’expérience que l’on n’entre pas dans une culture étrangère comme dans un moulin. Ce Guide se présente à la manière d’un de ces « Trésors historiques » qui jadis ont soutenu, au prix d’une érudition hard, la pensée européenne classique : vivier de récits de concepts, de remarques ouvertes au grand large.

La récompense du lecteur sera d’être au spectacle littéralemment. Par touches successives, progressivement jusqu’à la rencontre (en deuxième partie) d’un « opéra fabuleux », ce livre introduit chacun à l’essence d’un théâtre foncièrement ludique et en même temps non détachable de la plus haute pensée. Étayé par un minutieux travail d’archéologie (ici non pas en grattant le sol, mais en mettant au jour et comparant des manuscrits), « le protocole spectaculaire » de la tradition indienne ainsi reconstitué s’offre à la méditation d’un large public, qui, pour comprendre, pratique la vertu de ne pas se hâter.

 

 

1. J. Joyce, « Le drame et la vie» , Œuvres, I, Paris, Gallimard, 1982, pp.921-922 : « Si vous me demandez comment naît le drame, ou quelle en est la nécessité, je réponds tout simplement la Nécessité. C’est le simple instinct animal appliqué à l’esprit… Le drame jaillit spontanément de la vie.»

 

2. F. Nietzsche, Œuvres, Paris, Laffont, 1993, pp.123-124.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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