Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Le privilège de la littérature

Ce livre invite à se tourner vers l’histoire littéraire allemande, pour une réflexion neuve sur ce que nous croyons savoir de l’Allemagne aux prises avec le tourment national, depuis l’ère des Lumières jusqu’à la catastrophe nazie et ses suites. Sur cette longue période, s’est joué le destin du lien qu’entretiennent la culture d’outre-Rhin et celle de son vis-à-vis français.

Penser l’Allemagne est une composition casuistique, par un intellectuel nourri des littératures allemande et française des Temps modernes et qui, avec le recul qu’autorise la haute érudition associée au questionnement de l’histoire politique, offre un tableau des fondements du désastre européen au XXe siècle. Le règne du despote hitlérien prend relief d’échéance sur notre continent. Reconstituant un certain fil de l’évolution philosophique et religieuse autant que littéraire, l’étude de Clemens Pornschlegel fait surgir une logique des désespoirs de la pensée, ouvrant en Allemagne sur « le passage à l’acte d’un nihilisme qui ne croit qu’en la force et la violence sans limites ».

L’auteur des articles ici réunis est Allemand. Être né après la Seconde Guerre mondiale comportait, pour un esprit exigeant - j’entends par là, qui ne cède pas aux facilités déclamatoires sur le nazisme vaincu -, de conquérir un regard informé et lucide sur le témoignage des littératures précisément, sur ce qui s’y exprime du plus intime des sociétés humaines, en l’occurrence l’Allemagne et la France dans leur proximité fratricide et le jeu de cartes ancestral qui les unit et les oppose. Avec, pour lot commun, l’histoire d’une décomposition : la débâcle du rapport au père dans la civilisation romano-chrétienne, une débâcle soldée au prix fort après l’avènement politique des images-fantoches et la sanglante entreprise des dictatures.

Pareil héritage continue de miner les sociétés occidentales. Mais nous manquons d’analyses assumées de cette « histoire intérieure » sur laquelle les minutieux examens de l’auteur proposent une réflexion, à la fois incisive et modératrice, dont je ne connais pas d’équivalent. Par ses abondantes et vivantes citations des œuvres, par le relevé du cadre général dans lequel prennent place les polémiques de tous ordres, mais aussi par son canevas comparatiste dans l’évocation des grands témoins, cette topographie littéraire n’est pas une explication de textes académique ; elle est engagée dans une exégèse propre à faire ressentir au lecteur autre chose que la satisfaction vague de s’ informer : l’inquiétude de s’approcher du brasier de la légitimité, cette forge de la Raison ou de la dé-Raison des sociétés. 

Par son parcours, cet ouvrage donne à penser. À sa façon, il remet en vigueur la question si souvent agitée par les militances du XXe siècle et trop hâtivement enterrée aujourd’hui : À quoi sert la littérature ? Sollicitée de n’être plus qu’un produit calibré, garanti sans risques par les assureurs du marché de la culture, l’œuvre est-elle en train de perdre sa boussole : qu’une solitude s’adresse à d’autres solitudes ? S’il en était ainsi, le travail sur le passé - un travail tel que Penser l’Allemagne - serait insignifiant, sans lendemain. Non. Les propagandes contemporaines sont à traiter pour ce qu’elles sont l’écran des angoisses de notre temps, devant l’opacité du nouveau pouvoir mythifié : la Technique, thème sur lequel le lecteur découvrira aussi d’importantes remarques, s’ajoutant aux analyses de Heidegger ou de Jünger qui depuis longtemps circulent en France. En vérité les œuvres majeures, qui demain seront appelées à témoigner, continueront de s’écrire, comme celles des deux siècles engloutis, mais dans d’autres conditions. Car le privilège de la littérature est de ne pas prétendre à la science : l’écrivain est celui qui accepte d’affronter le territoire de l’inconscience humaine, et d’avoir ainsi partie liée avec l’entière Comédie humaine, Enfer compris.

À la lecture de ce condensé d’histoire allemande, j’ai songé au propos de Victor Hugo, qui pressentait l’opacité grandissante de la Chose sociale et l’approche du grand chaos quand il écrivait : « On entre plus profondément dans l’âme des peuples et dans l’histoire intérieure des sociétés humaines par la vie littéraire que par la vie politique. » Bientôt et partout sur le continent, la littérature se fera le porte-voix d’un tragique qui, à l’échelle de la civilisation d’Occident, devra rechercher des modes d’expression à la mesure des ouragans en formation tout au long du XIXe siècle industriel et qui dévastèrent le XXe. À travers l’entrelacement social des écritures, philosophiques, poétiques, romanesques, théâtrales, un certain regard critique discerne les ressorts de l’évolution du fait littéraire : la passion de découvrir en l’homme le sens du monde, l’acharnement de la pensée à survivre, la force des insurrections de l’art contre la démence de pouvoirs meurtriers.

Aussi ce livre déborde-t-il le champ des interrogations ordinaires sur les figures héroïsées de la littérature depuis l’effervescence du Romantisme en Allemagne ; il s’applique à déchiffrer la portée politique d’une production littéraire s’étalant jusqu’à nos jours, c’est-à-dire à considérer le passé non comme un passif à solder, mais comme temps marqué par la généalogie d’œuvres qui appellent, au fil d’une histoire ininterrompue, de nouveaux interlocuteurs. Clemens Pornschlegel est ici le pionnier d’une nouvelle génération d’exégètes.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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