Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Le pouvoir et son révélateur esthétique

Qu’est-ce qu’on nous veut avec l’art ?

La question formulée par Jean Paulhan dans sa tentative de faire comprendre l’aventure du Cubisme aux sceptiques de son temps 1, je la fais mienne pour introduire ce travail de Michael Stol­leis. En précisant qu’ici nous sommes dans le domaine ingrat des institutions où, selon la doxa contemporaine, règne la nouvelle figure de l’Ab­solu : le fonctionnel, la pure technicité.

« On » désigne en l’occurrence un historien du droit, l’auteur de ce petit livre érudit, et son pré­sentateur, tous deux convaincus que le renouvel­lement des formes du pouvoir, en Occident comme ailleurs, est inséparable de ses propres tracés esthétiques. Voici l’offre au lecteur : méditer sur ce micmac, sur le rapport humain au tripot des images, étant entendu que le terme  esthétique doit être compris littéralement, c’est-à-dire comme appréhension sensuelle de la pensée.

La vie des mises en scène, des emblèmes, des métaphores, en un mot de ce que les juristes médiévaux appelaient figuralia - ces jeux de langage qui donnent figure humaine au pouvoir -, est de tous les temps. Elle manifeste ce dont l’abstractivisme des théories ne peut rendre compte : la présence du corps humain, d’un corps transfiguré, comme matériau de base dans les échafau­dages de sens grâce auxquels l’espèce douée de parole est parvenue à ce niveau d’évolution : que l’homme soit gouverné par l’homme, non pas soumis aux seuls mécanismes animaliers, mais d’abord assujetti à la Nécessité théâtrale

Cela comporte une conséquence, aujourd’hui énoncée à grand fracas par les dogmes publicitaires de la communication : avant tout, le pouvoir est affaire d’images. Mais, en dépit de l’impression­nant appareil techno-scientifique dont ils dispo­sent, les théoriciens du Marketing politique seraient bien en peine de saisir l’énigme de l’ins­trument langagier traditionnel manié à l’aveugle pour que fonctionne l’ordre institutionnel : la métaphorisation généralisée, l’emprise de la fiction sur la corporalité humaine et sur la réalité du monde elle-même.

Ainsi, l’ultramodernité et les nouvelle manières omnipotentes nous deviennent un peu plus intelligibles, parce qu’elles utilisent le même capital anthropologique que les sociétés du passé.

Autrement dit, ne cédons pas au vertige du positivisme qui, au XIXe siècle, prophétisait l’impossible : les sociétés, martela le catéchisme, ne seront plus gouvernées par les hommes, mais par des principes. Le livre de Michael Stolleis propose de remonter le temps, de mettre en perspective le topos de la transparence et, à partir d’un tel inventaire, de discerner, au-delà du discours techno­ scientifico-magique de la Surveillance, le point de résistance aux prétentions d’en finir avec la scène humaine : l’irréductible forteresse du fantastique.

Métaphore veut dire transport. Ce retour à l’éty­mologie met en relief la radicalité de ce dont il est question dans ce livre qui conduit le lecteur dans les parages peu fréquentés de l’histoire juridique, c’est-à-dire là où, curieusement, le droit rencontre la dimension poétique. Affaire bien oubliée à notre époque de « maniérisme sans manières » (pour reprendre une formule du philosophe Gérard Guest), qui prétend en somme raisonner sans penser, déversant des normes sur la scène sociale comme on régule - mot adulé des sociologues du droit - les feux de circulation. Pour évacuer le sens de la trame textuelle de la civilisation, nous sommes coupés d’un questionnement auquel s’étaient essayés quelques-uns de nos prédécesseurs dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècle , si soucieux de raccorder l’édifice juridique à sa source langagière : Jean Baptiste Vico, Jules Michelet, Jacob Grimm. À ce dernier, j’emprunterai une remarque en forme de maxime : « Le droit et le langage reposent sur un impénétrable fondement 2. » 

Certes, nous n’en sommes plus à penser ce dont il s’agit là en termes d’historicisme, comme pouvait le faire un Savigny évoquant des époques « pauvres en concepts, mais riches de symboles ». La compréhension offerte par les progrès de la lin­guistique et, plus encore, grâce à la découverte freudienne du socle insu de la parole, autorise à considérer structuralement les interprétations des prédécesseurs que j’évoque, et partant de ces essais, à regarder littérairement le droit dans sa profondeur historique.

Comme ceux qui aujourd’hui, par l’érudition, ont rencontré les strates anciennes du Texte occi­dental, particulièrement les Monuments de l’ère scolastique, ces compilations romano-canoniques enfermant le premier discours moderne sur le pouvoir souverain, nous savons l’importance des cérémonies, si l’on ose dire verbales, qui nous par­lent d’un corps morcelé, mais poétiquement méta­morphosé pour le grand-œuvre politique où prend place le savoir interpréter des juristes.

Des organes privilégiés - le cœur, les yeux, mais aussi les pieds et les mains - ont été mis en scène, non par passion du décorum, mais pour fonder l’efficacité des montages institutionnels, pour démontrer la légitimité et la justesse des sen­ tences de ceux qui disent le droit. Comme si les « mystères » de ce que l’on nommera un jour l’É­tat ne devenaient parlables et pensables qu’après leur laborieuse extraction d’un chaos comparable au théâtre du rêve et du fantasme, cet univers de toute-puissance qui, à n’en pas douter, constitue le creuset délirant de la Raison politique.

Et si la poitrine du pape (comme jadis celle de l’empereur romain) est le siège des archives du droit, si les prélats fonctionnaires sont assimilés aux yeux du Bien-aimé du Cantique des cantiques, tout cet appareil de métaphores poétiques fait partie d’une construction au sommet de laquelle est inscrite la métaphore suprême, « les yeux de Dieu, qui notifie aux interprètes la place de l’Absolu 3.

Autant dire que ces élaborations du pouvoir souverain par les théoriciens pré-modernes nous montrent, comme à travers une peinture inspirée par le Surréalisme, la logique structurale à l’œuvre, la même logique qui, par le truchement d’une métaphore empruntée à la corporalité d’un animal ou d’une plante, a produit, dans des civi­lisations étrangères à l’Occident, la théâtralisation de la place de l’Absolu sous les espèces du Totem, instance souveraine dont relève le savoir interpré­ter d’une classe de casuistes. Sous ce terme d’ Ab­solu, il faut entendre ce qui est délié, dégagé de toute créance ou dette ; soit, en théologie, la place de Dieu et, en théorie politique, la place inalié­nable du Principe souverain. Dans la doctrine démocratique, le Peuple. 

Sous le règne du Management, de cet empire mou qui, par l’utilisation massive des sciences humaines et sociales, et par la théâtralisation publicitaire, tente de civiliser le despotisme de la techno-science-économie, rien ne sera plus robo­ratif pour le lecteur français que cette summula composée par un universitaire allemand parfaite­ment informé de l’histoire politique et juridique de nos deux pays. Rompu au déchiffrement des mouvements de très long terme, l’auteur est aussi le chef d’orchestre d’un Institut Max-Planck mon­dialement reconnu qui, dès sa fondation après la guerre par Helmut Coing, a travaillé à remettre l’histoire juridique dans le jeu des « sciences de l’esprit ». Expérience à méditer ici en France.

Ce livre vient à son heure. Sensible à la vibra­tion subjective des sociétés, Michael Stolleis est de ceux qui savent ce que chercher veut dire en la matière institutionnelle : l’érudition se stérilise si elle ne se fraye pas un passage entre les données de la vie de la représentation et le régime juridique des pouvoirs - un passage qui exige le sens de la diversité des registres et de leur unification par la logique du langage. L’histoire du droit est une his­toire de migration des formules et des concepts. « L’œil de la loi » a statut de thématique en quelque sorte transfrontalière.

Aussi évoquerai-je Mallarmé en guise de conclusion : « rendre au mot, qui peut vicieusement se stéréotyper en nous, sa mobilité 4 ». Tel est le secret de la métaphore - de toute métaphore - ici dévoilé par la mise en résonance de l’écriture et de l’iconographie.

 

1. Jean Paulhan, La Peinture cubiste. Les Sources de l’art moderne, Paris, Denoël/Gonthier, 1970, p.25 (« D’un monde en lambeaux »).

2. On lira les sources de cette question dans Alfred Dufour, Droits de l’homme, droit naturel et histoire, Paris, PUF, 1991, p.195 ss (« Droit et langage dans l’école historique »).

3. Gratien, dont la célèbre compilation (« Concorde des canons discordants »), vers 1140, inaugure la Scolastique classique au versant du droit, est disert sur ces métaphores ; par exemple, distinction 36, sous le canon 2 (passage sur les prélats), distinction 45, canon 9 (« les yeux de Dieu »). La formule « l’empereur (ou le pape) a tous les droits dans l’archive de sa poitrine » court dans la théorie politique du Moyen Âge.

4. Stéphane Mallarmé, « Notes sur le langage, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, tome I (1998), p.510. 

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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