Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Le grand frisson. Parcours d’un fantasme dans le Texte d’Occident

Cela semblait à peine possible : reconstituer minutieusement un scénario de terreur inscrit dans un très long passé et qui, sous nos yeux, poursuit son parcours en un style inattendu, par la bande dessinée ou les séries américaines à grand tirage. Pour rendre ainsi tangibles les métamorphoses d’un fantastique hors-temps, l’incessante remise en scène de la figure de l’Antéchrist, il fallait la pratique de l’érudition dure, jointe au sens - un sens qui ne s’enseigne pas - des sédiments de la culture.

Autrement dit, il fallait saisir la ligne des frac­tures et recompositions, cette géologie du Texte qui soutient notre présent. Précise et flamboyante, la summula, la « petite somme» de Jean-Robert Armogathe a la vigueur des reconstitutions d’un Kantorowicz qui, sur le registre politique inverse, non pas de l’effroi mais du triomphe, étudiait un équivalent occidental de la transe, le destin de la liturgie des acclamations.

En cette Note marginale, je fais mon profit d’un récit qui se lit comme un roman, en méditant sur l’abondant matériel offert de surcroît à la réflexion anthropologique. 

Pour qui l’entend avec la bonne oreille, le dis­cours fastueux sur l’Antéchrist - fastueux parce qu’il a traversé l’épreuve du théâtre - ne relève plus seulement du folklore théologico-politique occidental. Il résonne du mystérieux travail du politique autour de l’identité. Voici donc, malaxé selon les montages propres au christianisme latin, mais d’une logique universelle, le scénario porteur d’une dogmatique inépuisable : l’Usurpateur de l’identité est mis en scène comme le Singe de Dieu. Une telle construction, où s’exprime la capacité mythologique du christianisme européen clas­sique, témoigne de ce qui règle la manœuvre des sociétés pour exister à la manière humaine, à savoir l’enjeu généalogique, matériau premier de la culture.

Enjeu généalogique, autant dire le fondement de son être pour l’espèce parlante, la source de son rapport à la causalité pour le sujet du dis­cours. Sur les moyens de ne pas douter de sa propre existence, et partant de soutenir le principe de raison, aucune société ne lésine. Partout dans l’humanité, c’est sur la base de cette dépen­dance logique que s’échafaude la légitimité, c’est-à-dire le pouvoir de fonder le pouvoir. Au prix fort : le prix d’avoir surmonté la folie. Cela com­porte qu’un scénario des origines commande à l’emprise de l’homme sur le monde. Nourri de fantastique, le pouvoir de fonder manie des images et des mots qui se frayent le chemin de la rationalité par le détour de montages structuralement ordonnés, repérables par nos questionne­ments modernes.

Dans cette perspective, la culture est un vaste système herméneutique - donc justiciable de la notion de Texte -, qui s’empare de l’homme et du monde dans un procès de relations assignées au langage. Ainsi s’organisent, imposants et malléables, ces agencements d’interprétations (au double sens du terme : de théâtralisation et d’exégèse) autour du trouble existentiel, entraînant le sujet, le ressortissant de tel Texte à telle époque, à contempler dans un face-à-face, selon une formule de l’écrivain japonais Mishima, « le mal à l’état pur… le mal immaculé 1».

Assurément, l’Antéchrist répond à cette vision radicale du « mal à l’état pur ». Dès lors, qu’est-ce que ce mal, qui nous renvoie à l’enjeu généalo­gique et conséquemment, s’il s’agit de cela, ouvre la question du rapport entre le pouvoir et la rai­son ? Ici, les ambitions rationnelles, pour ne pas dire rationalistes, de la théologie trinitaire et l’impératif du politique d’avoir à se fonder sur un scé­nario  des origines se conjuguent dans l’histoire de l’Occident pour mettre en scène l’État moderne comme partie prenante de la dogmatique du Messie et de l’Anti-Messie. Nous touchons là à un essentiel légendaire de nos sociétés

Subjectivement, la force médiatique du dis­cours sur l’Antéchrist est de palper la destruction, en la conjurant pour soi. Palper, comme l’aveugle qui tâte un objet pour le reconnaître ; en l’occurence, reconnaître le signe annonciateur du Dernier Jour, de l’échéance finale pour le genre humain. Mais nous sommes aussi au niveau où, travaillant avec les mêmes moyens que l’individu, la culture affronte l’enlacement de la vie et de la mort, du positif et du négatif sous toutes ses formes, et légifère sur l’amour et la haine.

Sur l’écran des controverses théologiennes et par une théâtralité d’accompagnement s’est déroulé l’ancestral combat des images fondatrices de l’identité qui devait permettre à l’institution­nalité moderne d’émerger en couvrant le champ entier des registres de la construction humaine. Ici l’herméneutique prend statut d’exercice conjura­toire du mal, du négatif. L’Antéchrist appartient à un ensemble discursif ayant valeur de théogonie, c’est-à-dire (comme dans les polythéismes) valeur de généalogie du divin et de son contraire, l’Anti­-Dieu, logiquement issu d’une lignée infâme.

En tout cela, la problématique de l’identité est manifestement centrale, puisqu’il y est question du rapport à l’altérité sous les espèces du mal érigé en image négative de l’Autre absolu, plus précisément érigé en image du pseudo-Fils et pseudo-Dieu dans une économie trinitaire détour­née de son horizon de rédemption de l’homme. Le fait qu’une telle élaboration foisonnante, qui attend d’être explorée par un regard neuf, soit tenue pour négligeable par la réflexion contempo­raine, y compris du côté de la psychanalyse, empêche d’apercevoir ce qui, de ce tragique refoulé, demeure agissant, non comme anecdote historiographique, mais en tant que question en suspens, pour ne pas dire informulable, dans la culture occidentale.

Cependant, les parages de cette question sont accessibles. Alors que la culture d’après l’ère des Lumières, héritière d’un fantasme inhérent à la structuration de la modernité par le christianisme latin, renouvelle sans trêve l’image d’un Pouvoir mythique incarnant le mal, la réflexion sur l’ambivalence du politique n’a pas trouvé preneur, sauf à la marge, chez Freud évoquant le Diable comme « contrepartie de Dieu 2 ». Aurions-nous donc peur de nos mythes ? En dépit de nos croyances technocratiques, le fondement moderne du pouvoir prétendûment démythologisé reste dépendant du maté­riau humain de base, de l’abîme secret de l’individu aux prises avec cette dialectique des images d’où résulte une démarcation trouble entre soi et l’autre dans le combat pour l’identité. Ainsi devient-il compréhensible que la problématique de la destruction, coextensive à ce combat, ait été décisive pour asseoir la légitimité de l’État et que, selon cette perspective, la théologie politique de l’Antéchrist, ayant affaire au discours de l’amour et de la haine, ait pu jouer le rôle d’une épopée.  

Il en est ainsi parce que la légitimité n’est opérante que généalogiquement fondée dans la vie de la représentation. Le scénario antichristique du pseudo-Fils postule l’annulation du Père ; sous un regard anthropologique, il illustre ce qu’est la non-légitimité : la disparition du père. Le romantique allemand Jean Paul l’exprimait sur le mode pathétique, faisant parler le Christ orphelin aux enfants : « … et tout l’édifice du monde s’écroula 3 ».

Il n’y a donc pas à s’étonner que la logique dont relève le discours sur l’Antéchrist soit agissante transhistoriquement, car elle concerne la dimension du parricide comme partie intégrante du paradigme du père de la culture - dimension partout présente dans l’humanité selon de multiples versions.

Sur ce terrain, l’Occident joue indéfiniment sa mise, après que la théologie latine a jeté les dés, mettant en relief l’ambiguïté foncière de la construction trinitaire en tant que fondement d’ef­fets normatifs en chaîne, hors de la sphère pro­prement religieuse. Si le monothéisme tend à bannir la figure du dieu meurtrier familière des polythéismes - ici le Dieu Père meurtrier du Fils (l’une des versions juridiques du parricide) - , la dogmatique trinitaire occidentale efface la dissymétrie structurale des places de père et de fils. Questionnements à suivre.

Et pour confirmer l’actualité du dossier de l’Antéchrist brillamment récapitulé par le présent ouvrage, je renvoie tous les fils - au sens romain, fils de l’un et l’autre sexe - à un témoin acide de nos parcours d’Occidentaux, à l’auteur de la formule « le père est un mal nécessaire », à Joyce en ses notations grinçantes sur la théologie de la paternité 4.

 

1. Yukio Mishima, dans son récit Chevaux échappés (Paris, Gallimard, 1980, p.23). Projetant un assassinat, Isao « voulait accumuler en lui le mal à l’état pur, aussi pur qu’en lui la droiture » (p.300).

2. Sigmund Freud, « Une névrose diabolique au XVIIe siècle », Œuvres complètes, Paris, PUF, Vol. XVI (1991), p.230.

3. Jean Paul (Richter) dans son Discours du Christ mort du haut de l’édifice du monde, qu’il n’y a pas de Dieu, traduit in Romantiques allemands, Gallimard, 1963, vol.I, p.1563. 

4. James Joyce, Ulysse, traduit in Œuvres, Gallimard, Vol.II (1995), p. 235 ss.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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