Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Affronter les confins

Pourquoi ce livre d’un jeune philosophe, assidu au travail d’érudition, en tête de cette série « Matériaux » ?

Il est une manière d’inaugurer la diversité des ouvrages qui vont suivre, en rappelant ceci : la réflexion sur l’anthropos, sur l’animal doué de parole, touche immanquablement à l’expérience de l’extrême ; elle affronte, sans jamais l’atteindre, le savoir des confins, le pouvoir de séparer le jour d’avec la nuit - attribut divin comme il est dit de l’Aurore au livre 7 des Métamorphoses d’Ovide. Ainsi, poésie et philosophie appartiennent à l’art de la délimitation, traçant l’espace humain du dicible, au-delà duquel règne l’ineffable.

Qui a écrit, surmontant le tourment d’exister, « Dans les fleuves, au nord du futur, je lance le filet… », ou encore celui qui prophétisait « l’homme évidé » d’aujourd’hui, ceux-là sont des nôtres. Le poète Paul Celan et le penseur Martin Heidegger rejoignent tous ceux qui, de nos tractations avec le langage, ont enseigné que rien ne subsiste, hormis l’énigme à transmettre et cette résonance dont témoignent les lourdes procédures sociales d’un questionnement sans trêve ni réponse.

De cela nous vivons, imaginant que l’Univers, qui fonctionne sans s’adresser à qui que ce soit, est cependant compréhensible, en quelque sorte notre semblable, parce que nous entrons en relation d’interlocution avec lui. Il nous parle et nous lui parlons. Un tel prodige est dû à la pensée, mais la pensée ne serait pas si elle n’était soutenue par un étayage invisible, le grand chaos des pulsions, des images et de l’insu d’où émerge l’être poétique. Voilà précisément ce qui est devenu étranger à la civilisation contemporaine portée par l’idéal de la transparence : le sens de la nécessité esthétique pour vaincre l’opacité à l’intérieur de soi et découvrir ces « points de traversée » (« Durchstich-punkte ») évoqués dans un poème de Celan qui rendent possible d’interroger le monde. 

Affranchi de la doxa qui, au seul nom de Heidegger, déclenche les foudres de tel ou tel Saint-Office universitaire ou médiatique contre un auteur « à éviter» (la marque canonique du «vitandus» fonctionne efficacement dans notre Rome laïque parisienne!), le présent ouvrage offre au lecteur un dossier de première main, qui est aussi une réflexion argumentée sur la poésie et la philosophie.

Hadrien France-Lanord rassemble ici (et pour la première fois) tous les documents (la plupart inédits, en français comme en allemand) qui concernent les rapports de Paul Celan et de Martin Heidegger. Son objet : parvenir enfin à donner un aperçu fondé sur la nature et l’évolution de ces rapports.

Faut-il rappeler qu’avec ces deux auteurs, il sagit d’une part de celui qui est considéré comme le plus grand poète de langue allemande au XXe siècle après Rilke, et d’autre part du plus considérable philosophe de ce siècle traversé par d’innommables tragédies, et particulièrement quant à la civilisation européenne par la catastrophe hitlérienne ?

Ce livre étudie le sens du dialogue entre le poète et le penseur à partir des notes de lecture qui figurent dans les exemplaires de Heidegger que possédait Celan, et réciproquement à partir des notes qui figurent dans les exemplaires des recueils de Celan que possédait Heidegger. Mais c’est aussi les conditions difficiles, mais vivantes, de la rencontre, des rencontres entre les deux hommes, qui sont ici retracées et, si j’ose dire, mises en scène dans leur vérité.

Cet écrit dense, précis, méditatif, ouvre une perspective neuve sur les relations profondes et complexes qui ont lié, pendant des années, Paul Celan et Martin Heidegger. Et au-delà des personnes et du concret des œuvres, cet écrit met sur la table, à ce qu’il me semble, deux questions aujourd’hui dispersées aux quatre vents mais solidaires, celle du statut du poème, celle de l’institution philosophique, dans les montages de l’herméneutique sociale produite par l’Occident.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.

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