Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Le malentendu

Après un temps d’analyse, quelqu’un pouvait conclure : le désir de l’enfant mort, c’est moi. Mort vivant offert au désir de sa mère, un mort-vivant, voilà ce qu’il était cet enfant du désir.

Ce charabia met la psychanalyse en place, là où sont posées les questions de vie ou de mort, discours exposant sans retenue la beauté, la bêtise, la cruauté du pouvoir. Un tel discours décourage la science. Il laisse entendre de quelle manière le sujet inconscient fonctionne, en ne sachant pas, et de quelle manière il vomit sa parole quand il sait quelque chose ou met à découvert le plus précieux de son ignorance.

Dans ces conditions, que peut en attendre la science politique ? Si elle s’attend à découvrir le fin fond de ce qu’elle s’escrime à chercher, elle attendra. II s’agit seulement d’expliquer pourquoi toutes les sciences traitant du pouvoir sont talonnées par la psychanalyse.

La difficulté d’introduire la psychanalyse du côté des affaires politiques, telles qu’on les pense ordinairement pour les dire d’une façon présentable, c’est qu’elle n’a rien à y faire. Moins on soulève de questions, mieux on se porte, mieux se comportent les sujets taillés dans la masse, et pour la gestion journalière les discours indigents sont le plus souvent les meilleurs. Je reprends mon exemple des parents confondus dans le corps de leur enfant : aucun gouvernement élaborant ses programmes de remontée démographique n’aura jamais à s’intéresser au pataquès du désir inconscient ; ce ne sera jamais son problème et la formule fantasmatique « ayez envie de faire des enfants » n’en sera que plus efficace. Autre exemple : les accidents de la route ; aucune statistique ne livrera jamais le secret des actes manqués, des passages à l’acte, des assassinats ou des suicides réussis sur la route ; l’automobile n’est pas étiquetée comme service public de l’amour ou de la violence. La gestion sous toutes ses formes est censée s’occuper exclusivement de ce qui se voit, des corps tels qu’on les voit, déguisés en tout ce qu’on voudra, rangés dans l’ordre du droit civil, agglutinés en catégories et sous-marques administratives, hiérarchisés et prêts à tout entendre. La gestion fait semblant de gérer des corps simples, dont on aurait rogné la partie inconsciente, c’est-à-dire des corps vidés et vides, pièces et morceaux dont l’histoire serait sans paroles. En France, le centralisme très perfectionné du système nous fait voir de très près ce ras de la politique, ce fanatisme élémentaire pour faire coller les gens ensemble dans l’amour de l’unité et faire en sorte que, si ça parle, ça dise partout la même chose, dans les partis, dans la religion, dans les entreprises, etc., puis dans l’État avec majuscule, dans cet État de majesté qui nous embrasse tous.

J’ai indiqué : la gestion fait semblant. S’il s’agit de cela en toute politique, les psychanalystes sont preneurs, car en analyse finalement nous sommes aux prises avec l’illusion, et l’analyse consiste à tâcher d’en dire quelque chose ; elle déficelle les emballages. C’est cela les triomphes de l’inconscient : la mise en scène. Quand on entre dans le décor, on voit le montage. Mais, en ce point précisément, les affaires se gâtent avec la science politique : la science politique a-t-elle quelque raison de s’intéresser à l’illusion ? Je ne serais pas surpris qu’on attende de toutes les sciences traitant du pouvoir qu’elles nous rassurent à son sujet en nous assurant de sa fin prochaine. La proximité de la fin des fins, tout le monde l’attend, sauf les pères de famille(1). De ce côté-là, du côté de l’État-maison, la psychanalyse n’est pas non plus très engageante ; si elle défait le fantasme de l’État des familles, elle est la défaite d’un espoir, de l’espoir même de la reproduction.

Alors qu’attend-on en dehors d’une divine surprise ? On n’a pas attendu les sciences humaines ni la pédagogie interdisciplinée pour présenter le pouvoir aux sujets, à tous les sujets pris dans la masse, de telle sorte qu’ils s’en fassent une idée claire et nettoyée, afin qu’ils y croient sans hésiter. Le pouvoir demeure un signifiant miraculeux, inventé et trituré par les juristes de la tradition romano-canonique, avant de servir à tous les usages gestionnaires pour notre bonheur à tous. Malheureusement, cette sacrée grammaire a été mise au rebut, noyée dans le magma d’une histoire juridique actuellement en pleine déconfiture, gâchis hautement prisé en France. Cela veut dire qu’il est interdit d’y aller voir, parce que dans la situation où se trouve le centralisme français, la foi naïve est devenue un enjeu et que la recherche scientifique ne consiste pas nécessairement à découvrir ; ce qu’on demande à l’histoire de nos dogmes, c’est de chercher sans trouver, d’enterrer les problèmes, d’économiser la science en mettant de côté les valeurs les plus sûres. Que deviendrait la peur de penser, garantie n° 1, si, l’écriture des institutions étant dévoilée, la question de l’amour politique en régime centraliste était ouverte sans précautions, c’est-à-dire d’une manière plutôt moche qui ferait dégringoler l’idéal ?

Le pouvoir en effet, ce que nous appelons le pouvoir, nous travaille amoureusement et l’illusion unitaire c’est aussi cela : prêcher le bonheur d’un amour universel, avec une mère de préférence, et le réaliser en l’écrivant. Cet amour hors classe confond toutes les classes et notifie la société comme un bordel, propos qui n’est pas sans rapports avec la littérature la plus démodée en Occident, celle des théoriciens liturgistes(2). Mais l’esprit précieux et une politesse inouïe ayant envahi nos instances de recherche, cette référence est devenue louche. Une épistémologie rébarbative a coupé la science politique des champs annexes, non sans résultats d’importance. Ainsi sont évacuées les difficultés d’un abord des institutions qui ne négligerait pas ce fait essentiel : l’amour du pouvoir fonctionne dans tous les systèmes historiques de normalisation sociale. Dans le cas occidental, la vérité de l’embrassement amoureux par le jeu des institutions a été explorée par Hobbes, et l’allusion au Léviathan répète magistralement en son style de fable l’universalité de l’enlacement mythologique, littéralement incompréhensible à la social science américaine diffusée partout aujourd’hui. Selon le grand traité d’histoire juridique (remarque notable) de Hobbes, contrairement à l’exégèse châtiée et châtrée offerte à l’étudiant en droit (en droit d’attendre sans doute un enseignement juridique dépourvu d’intérêt), l’État-Léviathan n’est pas une technique d’étouffement des sujets ; c’est la consommation de l’amour politique. Aussi bête que cela puisse paraître, sans des bêtises de cette espèce il n’y a pas de pouvoir pensable. Tout se passe, hélas, comme si la science politique craignait encore de soulever le voile de ces choses-là.

Notons-le cependant, la méfiance des spécialistes de science politique (je ne parle pas des compilateurs qui n’ont évidemment rien à apprendre de la psychanalyse) est alimentée par la littérature analytique elle-même, source de tant d’équivoques. J’aurai à revenir là-dessus plus longuement. Une immense production de gloses, inspirée dit-on de la psychanalyse, répand des simplicités sur la question politique. Il faut répéter que la position d’analyste ne procure aucune compétence qui viendrait suppléer au manque de culture juridique, voire à l’ignorance crasse en matière d’institutions. Quant aux fameuses « explications sexuelles », on n’empêchera jamais l’imbécillité ou la naïveté de s’y référer pour leurs démonstrations à tout-va. Mais tout le turbin des commentaires est payé de retour : la psychanalyse, utilisée comme un scientisme, se trouve nettoyée, je veux dire liquidée. Ce témoignage pour nous est bon à prendre : la psychanalyse fait ce qu’on lui demande, c’est une entreprise de réponses à la demande, on peut lui faire dire ce qu’on veut, rigoureusement n’importe quoi. Réfléchissons-y.

La psychanalyse peut tout aussi bien contribuer à l’académisme, rendre un peu plus subtiles les technologies de l’autorité, participer au bluff universel, perfectionner la culture bourrative. Dans le meilleur des cas, celui auquel je m’intéresse, elle met le désordre dans les esprits : la psychanalyse défait les savoirs, renvoyés au désir du sujet. Ainsi, entre l’enfant du désir selon les propagandes natalistes et l’enfant du désir suivant mon apologue, il y a l’abîme qui sépare deux logiques du discours, deux espèces du savoir, deux modes d’entrée dans l’ordre politique, deux pensées sur l’ordre. J’en demande pardon au lecteur délicat, mais nous avons tout intérêt à couper court ici aux équivoques habituelles de la pédagogie : les arrangements sociaux de la parole, le sujet inconscient les emmerde ; cela ne signifie pas qu’il s’en passe. Ma formule n’est pas sans mérites ; pour parler en style totalement déclassé, à la mode des anciens casuistes, nous entrons dans les entrailles de la politique.

Que nous ayons le pouvoir dans la peau et qu’il s’agisse d’abord d’une question d’entrailles, il faut être abusé par les propagandes du management ou immunisé contre la pensée par quelque scientisme pour l’oublier. Chaque individu doit naître une seconde fois, une fois mythique et supplémentaire, pour l’histoire, pour une institution qui n’est plus sa mère. Ce raisonnement traîne dans Hegel, comme on le sait. Pour peu qu’on charcute la philosophie, telle qu’elle s’est dite pour notre usage d’Occidentaux civilisés par le droit civil(3), le déficelage du discours laisse apparaître ou suinter ce qui de la métaphysique elle-même ne peut être dit sans basculer dans la sauvagerie, dans les poétiques religieuses sur la naissance seconde, dans cette fantasmatique des mythes dont procède lui aussi le système industriel de l’autorité, non sans conséquences pour chacun de nous.

Sur ce versant des choses, je distinguerai quelques questions fort simples concernant le fonctionnement amoureux de toute production politique et les voies que tout le monde emprunte pour faire semblant de communiquer ou de vouloir savoir la vérité, dans les institutions où nous sommes, c’est-à-dire partout où nous sommes appelés à nous entr’aimer légalement et à marcher unitairement.

 

Question I : qu’est-ce qu’il a de politique, le sujet de l’analyse ?

 

Autrement dit, à quoi rime la psychanalyse, du point de vue de la science politique ? Selon les buts qu’on peut supposer être ceux d’une revue française aujourd’hui, spécialisée par un certain engrenage des études(4), cette formulation implique sa réponse : la psychanalyse est appelée à faciliter un travail bien particulier, le travail de s’imaginer le pouvoir autrement. Par les temps qui courent, ça ne va pas très fort du côté des grandes certitudes. L’expérience récente des monoblocs politiques, qui tenaient tout seuls par l’opération d’un saint-esprit, a produit un malaise, et le marché des méthodologies, ces produits miracles des années 60, est en plein marasme. Cela ne signifie pas pour autant que la découverte freudienne ait cessé d’effrayer, précisément sur le cas du pouvoir devenu fragile.

Il faut noter que la psychanalyse, dans l’après coup des analyses, avance des propositions suffisamment invraisemblables pour que les études en usage sur le pouvoir et la communication du pouvoir les tolèrent difficilement. Certes, à force d’annoncer le déblocage social, à force de se laisser surprendre dans les pseudo-prévisions du futur ou de nous assener les vérités prétendues du bon sens (dont est si fertile en France l’inusable sociologisme de M. Crozier, par exemple), les études futurologistiques sont contraintes de chercher du nouveau, étant elles-mêmes des produits de consommation et non pas, en dépit de l’emphase prospectiviste, une théorie moderne sur le pouvoir et la politique. L’industrie est un système usant, elle use les garanties de la vérité, elle nous use nos génies. La psychanalyse peut donc servir en tant que science de dépannage, au moment précis où les méthodes d’interprétation promues commercialement sur le marché de l’organisation tombent en panne. Voilà où je veux en venir ici : la psychanalyse n’a qu’une seule question à poser ; je dis bien une seule, la question rentrée, camouflée par tous les moyens à la disposition des fameux grands media industriels et que redoutent tant de rabâcheurs spécialisés dans ce qu’ils appellent malgré tout l’observation objective. Il s’agit de s’interroger sur la manière dont les humains communiquent, d’abord là-dessus.

Quelques remarques en pagaille vont permettre de soupeser certains concepts en provenance de la psychanalyse et de préciser, chemin faisant, vers quelles réflexions fondamentales celle-ci nous embarque, en fait de théorie de la communication.

 

–  L’analyse échappe à l’idée même de recherche. Une analyse n’est pas programmable ni ne poursuit de buts scientifiques ; elle ressemble à l’œuvre d’art, à une œuvre qui serait libre de dire n’importe quoi : on sait quand ça commence, on ignore comment ça finit, et la fin ici n’est pas nécessairement celle qu’on imagine dans une bataille pour les droits de l’homme, une fin enivrante pour la morale. La psychanalyse laisse entendre, à l’occasion, des choses horribles (peu compatibles avec la morale officielle), par exemple ceci : la vie humaine n’est pas sacrée, c’est le discours qu’on en fait qui est sacré. Au nom de l’amour, on n’en finit pas de se massacrer et de massacrer les autres, ne serait-ce qu’en pensée. En analyse, il n’y a pas de libérateur, découverte peu attrayante elle aussi ; on y affronte la tyrannie tout seul, avec quelqu’un, l’analyste, à qui on est censé parler et dont on peut tout s’imaginer. Une analyse n’est pas une partie de plaisir, bien que le plaisir ne soit pas absent d’un tel théâtre. Mais aussi la vie et la mort sont en jeu, dans un jeu où les masques sont des paroles. Il s’agit donc de tout autre chose que des technologies d’animation/réanimation mises au point sur le marché de l’organisation pour enseigner comment vaincre les résistances au changement.

 

– Si l’analyse est d’abord l’entreprise plus ou moins pénible de quelqu’un qui entreprend de parler, cette banale remarque stipule ceci : la névrose n’est pas une maladie, pour cette raison simple que, si vous prétendez guérir les humains de névrose en la traitant comme une maladie, autant proclamer ouvertement qu’il est question d’abolir l’humanité, d’interdire la créativité et même, puisque nous parlons de névrose, d’interdire cette espèce d’auto-incarcération non contrôlée mais soulagée par la parole. Dans une certaine perspective de la politique et du plaisir, la constitution d’une névrose représente en elle-même un coup d’état, un coup d’éclat contre la folie, la preuve que l’homme n’a pas besoin de leçons sur la matière du bonheur. Mais évidemment, il n’y a rien de plus dangereux pour la culture dite de masse (affolante par principe) que la créativité non programmée et incontrôlée. C’est pourquoi fantasmatiquement il faut s’attaquer en priorité aux enfants, soit directement par une suréducation bêtifiante, soit en bourrant leurs parents de psychologie. La médicalisation psychologisante et les propagandes du conditionnement comportemental auraient triomphé le jour où les gens seraient tous convaincus que, s’ils veulent parler, ils sont devenus malades, ayant à dire quelque chose de non-programmé, par conséquent d’inquiétant ; ce jour-là on aurait réglé son compte à la psychanalyse, parmi d’autres règlements de comptes accomplissant des fantasmes d’union de type militaire, fantasmes décentralisés si j’ose dire, car la gestion ultramoderne prévoit de découper l’humanité en petits paquets, en mini-groupes destinés à penser par eux-mêmes, comme le précise la nouvelle idéologie totalisante, totalitaire et cependant souriante, d’après laquelle c’est le groupe qui pense et qui parle. Cette idéologie est un jeu de fantasmes qui nous menacent tous, en tant que sujets de la parole. Notez bien que la tendance à couper la parole du sujet a toujours été, selon les nuances infinies de la brutalité ou de la persuasion, au programme des organisations, massives ou non ; ce b a ba gouvernemental peut être lu chez l’empereur Justinien, discours ancestral des Occidentaux particulièrement édifiant(5). Aujourd’hui, la théocratie passe par la propagande de la bonne santé mentale, et la normalisation antinévrotique est à l’ordre du jour dans tous les univers industriels.

 

– Le sujet, quel est-il ? Le sujet, qui, pour ainsi dire, se ramène dans une analyse, c’est le sujet de l’inconscient, le sujet inaccessible à soi-même mais traversé par son discours. L’évidence que l’analyse suppose une parole, la parole d’un corps, non pas de n’importe quoi n’ayant pas de corps et qui néanmoins serait censé parler jusqu’à prononcer des vérités premières ou des arrêts de mort, cette évidence devrait être méditée davantage. Elle notifie que l’État et toutes les organisations sont par hypothèse inanalysables. Quel qu’en soit le style, les institutions sont des fictions fondées par l’invention ou la répétition d’un discours d’essence juridique, c’est-à-dire normalisant ; ce sont des instruments sociaux jouant de la fiction, pour mettre à couvert, développer, arbitrer des rapports de forces et/ou de culture ; la parole, comme parole du sujet inconscient, n’y vient qu’accessoirement pour les besoins de la cause ou de la méprise sur la cause. 

 

– Il n’y a pas d’objets désirables, mais seulement des sujets désirants. S’il n’existe pas d’objet sexuel en soi, cela signifie que toutes les élaborations amoureuses sont plausibles, parce que la sexualité n’est pas une donnée brute de la biologie, mais suppose pour l’humanité le langage, qui n’est pas le langage des fleurs ou des bêtes entre elles, mais selon une violente formule de J. Lacan, la passion du signifiant. Cela veut dire que l’amour est furieusement inventif. L’objet du désir, ça se construit et ça s’invente. Cette notation n’illustre pas seulement le fait, relevé par Freud (notamment à propos de l’homosexualité), que l’inconscient ne comporte pas la marque sexuelle comme distinction des deux sexes ; elle laisse deviner aussi les immenses possibilités ouvertes au dressage politique, sur ce fonds pervers de l’inconscient, pour manipuler le discours en canalisant l’imaginaire du sujet. Et le pouvoir, ce fameux pouvoir, où l’avons-nous d’abord imaginé, si ce n’est en famille, où nous communiquons amoureusement comme chacun sait ? Toutes ces histoire de castration imaginaire et d’élaboration des choix d’objet se passent le plus simplement du monde, d’abord en famille et dans les lieux qui la remplacent, où nous apprenons à vivre en humains, c’est-à-dire à nous représenter les choses et les autres pour vivre avec eux ou malgré eux. Les fantasmes, c’est la vérité que nous avons dans la peau, ce sont les vérités qui nous font vivre. S’il n’y a pas d’objet du désir en soi, cela veut dire encore que vous pouvez mettre n’importe quoi là où opère la rencontre ; ce n’importe quoi fonctionnera, ne serait-ce qu’au titre du bouche-trou, du discours le plus vide ou le plus bête qui soit, pourvu que le circuit des productions inconscientes soit en place et nous fasse coller à la réalité selon une certaine économie de la jouissance. Autrement dit, capter amoureusement les sujets, en utilisant le levier du fantasme, c’est à la portée de n’importe quelle organisation ; c’est même une nécessité pour elle.

Je dirais volontiers : ce qui compte avant tout dans la manutention politique, c’est de fabriquer des vérités et si possible des vérités ayant la valeur du fétiche. La preuve en est par les propagandes et ça prouve que les théories du management nous vendent non pas une analyse de la communication, mais un discours absolutiste qui fait semblant d’être scientifique. La théorie-de-la-communication nous vend les thèmes de son invention, sur la communication de masse, la participation, les relations face à face, etc., en formulations de fantasmes, en nous faisant rentrer des fantasmes dans la peau, parce que le marketing et l’énorme arsenal des techniques commerciales (sans lesquels le système industriel tomberait en catalepsie) sont à base de manipulations du discours désirant. Si la science politique s’intéresse vraiment aux sources du pouvoir, qu’elle s’intéresse à la théorie sociale du fantasme, qu’elle s’efforce d’en dire quelque chose.

 

Question II : la psychanalyse, faut-il la mettre à gauche ?

 

Après tout, après tout ce qui s’écrit de si violemment académique sur la psychanalyse et ses rapports avec la politique, on peut encore se poser cette question, célèbre parmi les rhéteurs parce qu’elle est inusable. Inlassablement commentée, elle conduit à s’interroger finalement sur quelque chose d’essentiel, que j’ai appelé, à la mode juridique, la comptabilité imaginaire des valeurs.

C’est un fait. Malgré le bien-fondé et la haute érudition des études sur l’inconscient et le pouvoir ou les hommes du pouvoir gérant des masses humaines, les conclusions ne sont pas très satisfaisantes. On n’est pas vraiment satisfait d’opposer l’hystérique à l’obsessionnel, les Robespierre aux Guizot, tant de ceux-ci à tant de ceux-là ; on sait que ça marche ensemble et qu’il faut de tout pour faire un monde, fût-ce un monde révolutionnaire. On voudrait autre chose, à l’occasion des réflexions de la psychanalyse, mais quoi justement ? S’agit-il d’apprendre ou de désapprendre ? Je pencherais plutôt vers une autre considération : on voudrait être comblé, recevoir des assurances, peut-être même cette assurance qui mobilise tellement de monde sur nos petites planètes universitaires, à savoir qu’un jour ou l’autre le miracle attendu arrivera, on saura tout sur le pouvoir, il n’y aura plus besoin de penser, c’est-à-dire de se risquer à penser.

Ainsi la psychanalyse est-elle attendue imaginairement comme une suite, selon cette dialectique des dogmes où le nouveau s’inscrit légalement dans le déjà dit et devient à son tour du déjà dit, par conséquent sans surprise ni risque pour personne. La psychanalyse se trouve naturellement mobilisée en tant que discours suite, socialement plausible donc, discours qu’on aime entendre et qui devient une ritournelle, sympathique si possible. On peut dès lors frénétiquement vouloir l’entendre, afin de devenir sourd ou un peu plus sourd aux paroles, éventuellement dramatiques et dangereuses, qui s’échappent de l’inconscient, de cette partie rebelle de l’homme, rebelle parce qu’elle est désirante. Solliciter la psychanalyse, dans le discours massif des institutions où le sujet désirant n’a pas la parole, c’est s’adresser à des légistes, à des gens qui en sauraient plus que les autres sur les problèmes du pouvoir ; c’est tomber dans l’illusion politique la plus commune et mettre le pouvoir au compte des révélations.

Je note au passage les expériences, assez généralement lamentables, accumulées par les sociétés d’analystes, sur le plan qui nous occupe. Dans ces lieux-là autant qu’ailleurs, l’indigence des pronostics, jointe parfois à une prétention sans bornes sur la théorie du gouvernement industriel, est camouflée par des proclamations iconoclastes du genre le plus facile ou par un suivisme politique d’autant plus redoutable qu’il s’abrite lui-même derrière un Freud fantasmatique. Certains analystes, pris de vertige quand la terre tremble, auraient avantage, comme analystes, à relire les pages passionnées mais inquiètes, écrites par Freud à propos de la Révolution bolchevique(6). Encore n’y a-t-il pas lieu d’insister ici sur les organisations où la psychanalyse est franchement considérée comme opération de recyclage social, selon les perspectives d’une social science accrochée à l’idéologie du management industriel.

Quant au fonctionnement interne de ces groupes, il ne manque pas de nous fournir une leçon très forte. Tout le monde sait, bien au-delà de la France, le poids dont pèse le travail de Lacan dans la reprise de Freud, la précision d’un tel travail, son efficacité pour empêcher qu’on ne sabote les possibilités de ne pas se méprendre sur la psychanalyse. Lacan a suivi son chemin, le sien ; de ce remue-ménage est sortie une École. Du point de vue de la science politique la plus banale, cette fondation constitue une performance : créer une espèce étrange de grande école, d’inspiration anti-universitaire, sans l’aide de l’État et en dehors du cycle industriel, c’est un exploit sportif. Pourquoi faut-il que cette École freudienne (à laquelle j’appartiens de la façon la moins innocente), qui apparemment ne s’autorise de rien d’autre que d’elle-même, fonctionne sur un mode céleste ? On a pu voir le renforcement continu d’une demande de tyrannie à l’adresse de J. Lacan, sollicité d’incarner tous les fantasmes mis en péril par l’évolution récente du centralisme français. Je l’ai déjà proposé dans l’École, il faudrait lire Jean Bodin, peut-être aussi le cardinal Bellarmin ; ça ferait tomber les nerfs des gens trop pontificaux.

Qu’est-ce que tout cela prouve ? Essentiellement, que la psychanalyse peut être traitée comme une acquisition, une bonne prise qu’aurait faite la société industrielle, et que partout où fonctionne l’autorité se rabâchent les gloses et se développent les morales. On ne voit pas pourquoi les institutions d’analyse ne contribueraient pas à fabriquer et recréer sans cesse les techniques d’illusion dont se nourrit l’amour politique.

Toutes les institutions en sont là, elles mettent à gauche quelque chose de précieux, ce qu’elles épargnent, dans l’ordre de cet amour monstrueux dont a parlé Hobbes. On peut économiser les valeurs, selon l’état du commerce avec les idéaux du jour, par jeux d’écriture, en les inscrivant à droite ou à gauche, comme dans un bilan. L’essentiel est un équilibre comptable, une mise en forme du discours des valeurs. Il faut bien voir que ces valeurs sont avant tout une question d’étiquette et que, de ce fait, toutes les espèces d’absolutisme fonctionnent avec la même technique, la technique du monstre selon Hobbes et que comprennent mieux les juristes, en techniciens des dogmes.

Cela devrait conduire à reconsidérer les idées reçues sur la pensée politique. Réfléchissons au procédé de l’étiquetage d’aujourd’hui. S’enduire le corps des paroles de Trotsky, voilà le nouveau trotskysme ; porter le badge « Giscard à la barre », voilà le nouveau libéralisme ; se coiffer de la casquette « j’aime Lacan » , voilà la nouvelle psychanalyse telle qu’on la célèbre sur des campus universitaires en Amérique et ailleurs. On remarquera que ces thèses modernes de l’enlacement avec l’idéal stipulent des noms et que le savoir politique est appelé industriellement et massivement à fonctionner par référence à de tels noms, des noms qui convoquent les sujets pour une certaine espèce d’étreinte. Quant à savoir en quoi consiste le savoir en question, nous préférons l’ignorer, car il met en jeu des mécanismes repérés seulement pour les sociétés non industrielles et par conséquent peu compatibles avec nos prétentions à la Raison scientifique dans l’ordre ultra-moderne de la pensée. Or, si la pensée est ici en question, à propos du savoir politique impliqué par la circulation des étiquettes, c’est que de telles procédures sociales laissent voir strictement ceci : la pensée politique, vous vous la mettez quelque part, vous la portez comme un tatouage. En ce sens, rigoureusement conforme aux découvertes les plus déplaisantes de la psychanalyse, la pensée nous colle à la peau et transite par les fantasmes. Adhérer, c’est cela : coller avec la pensée d’un autre, coller à quelqu’un. Cette remarque du caractère collant de la pensée renvoie aux technologies liturgiques, c’est-à-dire finalement au mode de production liturgique de la pensée, question considérable pour l’anthropologie industrielle.

Cet aspect des choses souligne la difficulté de se saisir, en science politique, des mises au net que provoque finalement la psychanalyse ayant forgé ses propres concepts, par exemple le concept du fantasme. La science politique ne s’est pas armée pour étudier les phénomènes de la pensée en régime industriel, de même qu’elle néglige l’apparente vulgarité des discours publicitaires ou autres, en rapport avec le management. On répète à satiété que l’industrie casse tout, mais en réalité on préfère ne pas trop y croire. La critique du système industriel passe par des coups de colère, en dehors des batailles militantes proprement dites, et se vend comme tels en best-sellers ; ça ne porte pas à conséquences et ça renforce même certaines illusions intellectuelles. Voyez, par exemple, les explosions de Vance Packard, encourageantes pour tout le monde et d’abord pour les publicitaires (cf. les éloges prodigués par M. Beustein-Blanchet). La persuasion clandestine est devenue un thème lénifiant, on ne va donc pas chercher plus loin. Avons-nous compris pour autant le ressort du conditionnement moderne, que tout le monde utilise, à gauche comme à droite selon des nuances et en fonction des budgets engagés ? J’en doute, sauf à limiter la question industrielle aux termes d’un débat pour le Bien. Je prétends même que l’obscurité s’épaissit, les questions relatives au service public de la parole, c’est-à-dire aux procédures liturgiques mêmes, étant censées ne pas se poser. Il ne saurait être question de reconnaître pourquoi la politique semble faire la part si belle à la bêtise, à ce que nous prenons pour la bêtise particulière au système industriel. Mais, en vérité, les publicités et propagandes ne nous prennent pas pour plus bêtes que nous sommes, elles nous prennent dans le bon sens, dans le sens des fantasmes amoureux que tous les inconscients comprennent. La persuasion clandestine est en rapport avec cette problématique des fantasmes, grâce auxquels s’organise la capture amoureuse des sujets et se répète une certaine distribution sociale de la parole. La science politique ne peut négliger ces discours publicitaires abracadabrants, sans négliger du même coup le fond même des affaires ravageantes qui sont en cause dans le système industriel où nous jouons nos mises culturelles. En particulier, la conception psychosomatîque de l’homme est en train de nous lâcher sous l’effet précisément de la psychanalyse. Ce phénomène est encore mal perçu, bien qu’il affecte directement la crise enfin nouée dans l’actuel dispositif des sciences dites humaines et sociales.

 

Je dois insister sur un point : il existe une science franchement politique, mais dont nous ne saurons jamais la frontière. En somme, les problèmes repérés par la psychanalyse concernent ce que la science politique usuelle ne peut pas dire, ce qu’elle a toujours été impuissante à dire, mais qui tout de même s’est dit, soit esthétiquement (voyez Shakespeare ou Brecht, ou encore les chorégraphies ultra-modernes), soit par les discours d’insurrection mettant à nu le côté violent des pouvoirs. Les remarques en provenance de la psychanalyse ne peuvent qu’insister sur l’irréductible de la politique et contribuer à reconnaître comme chantage les prétentions systématiques d’enterrer ou de dissoudre les réactions au fait même du pouvoir, au fait tel qu’il est et tel qu’on se l’imagine. Ce que nous appelons le pouvoir convoite l’amour; et pour fabriquer de l’amour social, il a fallu et il faut fabriquer de la répression sous une forme ou sous une autre, simuler des dialogues, convaincre avec férocité. Aujourd’hui cette technologie des hiérarchies traditionnelles est en plein renouvellement, mais la question fondamentale demeure : parler, faire parler, empêcher de parler, parce que la politique transite par la parole et qu’il est impossible qu’il en soit autrement. Dans les sociétés contemporaines, des millions de gens s’efforcent de vivre, ils font l’effort de s’imaginer qu’ils parlent quand on les étouffe par des discours de remplissage. Sur le terrain d’un pareil enjeu, le travail de la psychanalyse (dans l’après-coup, hors des analyses) et les observations en provenance de la science politique ont à clarifier les mécanismes par lesquels s’ordonnent de tels discours, à préciser les données qui engendrent le regain des fictions dans le système industriel, et probablement à réinventer la théorie des institutions.

 

 

(1) Lecteurs juristes, vous savez l’épaisseur de ce concept. Non seulement il est au cœur de l’idéologie reçue du Code civil, mais il introduit merveilleusement au chassé-croisé des signifiants, puisque la tradition l’applique aussi bien aux femmes ; il y a de l’unisexe là-dessous.

(2) C’est en toutes lettres dans les manuels du XIIIe siècle, à propos de l’Église : pourquoi ne pas l’appeler, cette mère, une prostituée, puisqu’elle aime tout le monde et que chacun peut l’aimer ? À lire chez Guillaume Durand.

(3) Je tiens à rappeler ici l’importance de la culture civiliste dans la philosophie allemande des XVIIIe- XIXe siècles, philosophie à laquelle on se réfère si volontiers en science politique. Voyez le récent essai de Donald R. KELLEY sur Marx.

(4) Par chance, la revue Pouvoirs se déclare sous la double étiquette du droit et de la science. J’espère qu’il ne s’agit pas d’encenser les ancêtres, Carré de Malberg, Laferrière et autres, mais de maintenir la référence juridique comme un défi.

(5) Je rappelle que mythologiquement nous lui devons tout à cet empereur, en fait d’institutions, notamment nos croyances à l’état de droit. Et que disait-il d’édifiant pour nous ? Cette vérité première : ceux qui ne pensent pas comme nous sont fous (cf. son texte sur la Trinité).

(6) Ces pages sont d’une très grande actualité, dans le contexte sceptique d’aujourd’hui. Il s’agit d’une conférence de Freud : « D’une conception de l’univers », trad. fr., Gallimard, 1936 (Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, p. 245 et suiv.), dans les Gesammelte Werke, XV, p. 195-197.

 

 

RÉSUMÉ – Nous ne raisonnons pas seulement sur le pouvoir, nous résonnons d’un discours du pouvoir. D’où vient ce discours, à qui appartient-il, comment se passent dans les institutions les affaires de parole ? La psychanalyse a découvert ici quelque chose, touchant l’amour politique. Que peut faire d’une telle découverte la science politique, sans en être embarrassée ? 

 

Article extrait de la Revue Pouvoirs, 1979, n°11 Psychanalyse, p.5-19 (numéro réédité en 1981). 

Article paru dans le même n° 11 : Administrer la psychanalyse pp.205-218

 

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

« Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion. »
Pierre Legendre

« Chacun des textes du présent tableau et ses illustrations
a été édité dans le livre, Le visage de la main »

Éditions