Protocole de la lettre d’amour
Les simplicités gestionnaires sur la communication oublient ceci : les messages nous sollicitent érotiquement. L’information en tant que telle n’a pas d’importance, c’est le message qui compte avant tout, car d’abord il faut croire. Nous communiquons sur le mode érudit.
Sur le mode érudit, c’est-à-dire par un collage érotique au texte. La communication met en jeu ce qu’il y a de plus fou dans un travail de franchissement, d’identification et de perte, auquel nous convient ceux qui s’adressent à nous de la manière la plus saisissante qui soit : en confondant le message avec le messager de la vérité. Aussi bizarre, aussi idéalement inacceptable que ma proposition d’analyse paraîtra aux spécialistes du pouvoir au jour le jour, je maintiens l’urgente nécessité de réfléchir à cette énigme, tandis que la révolution technologique dite de l’audiovisuel fait l’objet de discussions simplissimes dans les milieux administratifs les plus entichés d’une psycho-sociologie ajustée pour gouverner des rats de laboratoire. La question soulevée est donc des plus graves.
J’en reviens à l’érudition, modèle de lecture qui n’est pas conforme à l’idéologie ambiante du texte porteur d’informations. L’érudition évoque la lecture somatique, un certain mode d’adhésion à la lettre du texte. L’expérience a son prix : il ne peut y avoir de lecture purement objectiviste d’un manuscrit ; ça sent non pas le roman, mais l’extrême poésie, du fait même qu’il s’agit nécessairement dans l’exercice de se laisser porter par le flot des signifiants. L’écriture du manuscrit, pour son lecteur, fonctionne comme écriture secrète, mystiquement révélée, avec ses déviations particulières, l’ordre des lignes, son graphisme digne de la préciosité publicitaire, ses abréviations, tout ce qui constitue la lisibilité propre à chaque manuscrit. Ainsi, un jour ai-je eu le choix entre deux transcriptions, soit inter epulas, soit inter puellas, « parmi les repas » ou « parmi les jeunes filles », étrange instant de l’intervalle où la Raison nous lâche. Le meilleur éditeur de textes sera l’expert de ceci : transcrire l’enfilade manuscrite sans chercher à comprendre, sans corriger, sans ponctuer, en résonnant seulement de la texture comme de la voix d’un souffleur. Cette étrangeté intéresse directement nos réflexions sur le mode de communication industriel ; c’est une espèce de vestige qui laisse entrevoir, dans notre système de lecture et de déchiffrement des messages – système fondé sur la tradition de l’interprétation dite spirituelle, c’est-à-dire rationaliste, du texte par opposition à la lecture juive –, que l’organisation industrielle, toute innovatrice qu’elle est, ne saurait promouvoir des procédures de communication affranchies de la condition humaine.
Autrement dit, la question du langage et de la parole demeure entière. Truisme à méditer chez les gestionnaires. Le message fonctionne comme énigme. Ainsi ai-je abrité ce que j’ai de plus précieux, mon fanatisme, dans l’indolence érudite, pour le plaisir de célébrer quelque chose d’inconnu touchant mon protocole. L’écrit, peut se répéter l’érudit, je le reçois de mille façons, sincère et pensif, ou alors l’âme en feu. Toujours selon mon protocole. L’astuce de la communication est là, admirablement saisie par la technologie publicitaire, la mieux fondée de toutes les méthodes d’usinage du message, méthodes que comprend d’emblée l’érudit sauvage, familier d’une barbarie incompréhensible aux trop civilisés psycho-sociologues ; la publicité table carrément sur cette donnée élémentaire : les messages n’ont pas d’abord pour but de faire savoir, mais de faire jouir, et l’information suit comme une séquelle. Du côté de l’inconscient, de notre inconscient qui confond tout, ce n’est pas la réalité qui d’abord nous intéresse, mais le messager de l’énigme.
La proposition la plus scientifique pour aborder cette affaire serait peut-être formulable d’une manière absolument naïve : la vérité authentique miroite.
Par vérité authentique, il faut entendre celle de l’amour, celle qui disqualifie ce que nous appelons réel, celle pour laquelle par principe nous voulons mourir. On peut aussi promouvoir cette problématique, apparemment éloignée des conduites industrielles, par ce résumé : la vérité authentique, dont dépend la production du système des messages, est imparlable, sauf par le détour des métaphores, de tout ce qui permet de circonscrire le lieu divin du pouvoir.
Avant de préciser ces remarques, je dois insister sur la nécessité de travailler à casser l’idée simpliste que le rationalisme gestionnaire tend à imposer quant aux médias considérés comme simples supports d’informations. Je vais prendre quelques exemples :
- Nous prétendons lire des messages partout, dans ce qui s’appelle la Nature notamment. Selon l’ancienne pharmacopée, où donc s’inscrit le message, dans les plantes elles-mêmes ou dans le report savant élaboré par une main notariale 1 ?
- Un livre est un lieu, qui éventuellement n’a rien à voir avec la lecture. C’est une place, contenant le vide comme tel. Le livre est d’abord fait pour jouer. Selon la tradition latino-industrielle, avant comme après la Scolastique et jusqu’à l’ère baroque, le livre a été reconnu comme un lieu pour l’âme, prison du cœur où parle l’Absent, institution de la divine attente, espace mystique des amants. Sans cette référence, il n’est pas possible de comprendre sur quoi se greffe, chez les Occidentaux christianisés dans une certaine Vision du Livre, le juridisme du pouvoir absolu 2.
- L’amour, au sens du Banquet mystique, du divin Message avalé, c’est-à-dire d’un indicible de la communication, est une question dont ne peut s’abstraire la circulation sociale et politique des messages. Les supports ne sont pas des supports ; ils représentent. Jusqu’à présent, seuls les artistes officiellement, c’est-à-dire légalement, repérés sont admis à l’énoncer. Je rapporte ce propos composé par Béjart pour l’une de ses danseuses : « Ma chambre est en moi. Je l’ai avalée hier, croyant manger une figue, et maintenant j’ai mal au ventre. Ce qui est plus grave, c’est cette lettre, pas encore ouverte, oubliée près de mon lit 3. »
Pourquoi les messages transmis par les médias modernes auraient-ils aboli les conditions d’une telle mécanique qui ne sépare pas le discours et son support ? Ces indications ont l’avantage de nous aider, par le jeu des énigmes et de l’incompréhensible, à décentrer la perspective ordinaire et de nous mettre en position d’apercevoir le point de censure, qui sert de paravent aux savoir-faire managériaux, obnubilés par la rationalité du dispositif destiné à produire et reproduire l’information moderne. Cette rationalité, abusivement transférée dans le domaine des réflexions sur la communication sociale à compter des seuls travaux vraiment sérieux, ceux des ingénieurs des télécommunications et des économistes, méconnaît systématiquement quelques éléments essentiels dont je ferai ici un très bref relevé : (1) le caractère de mise théâtrale de tout ce qui sert à véhiculer les messages ; (2) l’érotique du message que provoque toute procédure de communication sociale ; (3) la question protocolaire, au sens diplomatique et notarial du terme, incluse dans la circulation des messages.
Par les temps qui courent, il est totalement inutile d’argumenter pied à pied contre les doctrines monumentales utilisées comme obturateur du pouvoir gestionnaire, actuellement fanatisé par les certitudes d’un psycho-sociologisme de combat. Je dis : de combat, parce qu’il répand une terreur abritée sous des considérations pseudo-scientifiques, alimentée par les transplantations mécaniques du savoir acquis dans les laboratoires sur la base d’un psycho-somatisme non critiqué et d’une psychologie dénuée de scrupules parce qu’elle travaille au dressage politique d’une humanité dont on aurait rogné l’inconscient. Aujourd’hui, l’empire scientiste travaille à éliminer la parole, plus bruyamment que jamais, avec l’aide d’un discours sur l’épistémologie, convoquée pour jeter au loin, dans la poubelle des cultures disparues, les questions les plus embarrassantes ; celles où nous jouons sans trêve nos droits poétiques, traces méconnues du sujet désirant.
Contre l’emphase scientiste, qui méconnaît méthodiquement l’amour du message comme tel, j’ai pris le parti d’évoquer une question vraiment élémentaire : qu’est-ce qu’une lettre d’amour ? Cette interrogation si simple, j’essaierai de la pousser vers sa frontière, vers la démarcation où l’amour du message se brise pour entrer dans la tuerie : aimer la lettre jusqu’à en devenir fou ; j’ai choisi, là, de présenter un point bouleversant de l’histoire du juridisme occidental, le récit de l’auto-castration d’Origène, commentaire sanglant d’un texte de l’Écriture sur les eunuques. Enfin, je n’omettrai pas le retournement politique : où placer le message du pouvoir ?
1.
Ils s’écrivent
Entrée dans l’érudition prototype
En quoi la lettre d’amour intéresse-t-elle la communication industrielle ? En ceci : elle adresse à l’Univers la vérité authentique, elle manœuvre à mort un discours de la servitude, elle transcrit poétiquement un juridisme déchirant. Réaliser une aussi parfaite sujétion, dans l’amour fou d’une vérité absolue, voilà ce qu’obtiennent parfois, au prix fort de la même capture, les systèmes d’institutions quand ils savent manier l’effusion du sujet avec la lettre. Le cri amoureux répète indéfiniment à l’Autre Fabuleux : « Trône du monde », tu es le trône du monde (Rousseau).
Suiveur exact d’une rhétorique des genres beaucoup plus unitaire et légaliste qu’on ne le pense généralement, J.-J. Rousseau a reconnu les thèses inséparables. L’amant dit : « M’ordonnez-vous de mourir ? Ah ! ce ne sera pas le plus difficile. Il n’y a point d’ordre auquel je ne souscrive. » Il dit encore : « Que je la relise mille fois, cette lettre adorable où ton amour et tes sentiments sont écrits en caractères de feu 4. »
T’obéir, adorer ta lettre. Ces thèses des amants constituent la doctrine politique de l’amour fou, doctrine que je vais m’efforcer de mettre au net ici par un biais peu habituel, utilisant une fois de plus l’accès mal famé du juridisme. Je résumerai mon propos sous cette formule : les amants soutiennent la vérité authentique. Dès lors, la question se précise : qu’est-ce que la vérité authentique dans la lettre d’amour ? Réponse : c’est la vérité, au sens diplomatique et notarial du terme. Autrement dit, explicitons la référence au protocole.
Protocole nous renvoie à la bastille juridique, à cette très longue histoire des formulations servant à authentifier les écrits du pouvoir, à garantir leur provenance en désignant leur support physique comme enclos magique où gîte la vérité légale. Sous le mot « protocole » (allusion au premier feuillet collé sur les rouleaux), on désigne un document qui ne soit pas un écrit quelconque, mais l’instrument parlant la vérité garantie (l’instrumentum de la nomenclature romaine), depuis les précieux repérages de la parole sacrée écrite selon les désignations de la chancellerie byzantine transmises par la législation de l’empereur théocrate à l’Occident, législation dont nous tenons, de nos jours encore, une technologie de la certitude juridique 5 fondée sur les cérémonies d’une lettre composée à l’adresse de tous. Ces cérémonies de la lettre, faites de parcours rhétoriques, de répétitions codifiées et d’allusions fermées aux interprètes non qualifiés, de marques venant sceller le texte par empreintes métonymiques de corps-témoins, nous font entrer dans l’espace solennel d’une dictée. Celui qui écrit fait lui-même partie de l’écrit, par son nom et par le graphisme, mais il écrit en tant qu’innocent institué par le message. Il est une main. Il est ce qui écrit au nom du Garant. Nous abordons ainsi, par cette voie, un espace typique et d’une portée sociale considérable, où s’échafaude, par la main innocente instrumentant pour le compte d’un Autre absolu (ici l’Autre du discours juridique, l’Autre totalement fictif 6 et exclusivement repérable par un expressionnisme d’essence religieuse), ce qui se présente comme pure transcription.
Je voulais par là faire entendre que les remarques de la Scolastique naissante, dès l’époque d’Abélard, n’étaient pas absurdes et méritent au contraire notre réflexion, par le rapprochement qu’elles suggèrent entre « la façon d’écrire et la façon d’aimer » (ars epistolandi et amandi). Il y a d’ailleurs sous cette notation plus qu’un rapprochement, le relevé de ce que nous pouvons appeler un point de structure dans la lettre d’amour. Je serais tenté de formuler plus précisément ce relevé par une interrogation : qui donc écrit et/ou qu’est-ce qui s’écrit ? Il est significatif que la littérature médiévale ait si vite repéré la lettre d’amour comme genre spécifique, en relation avec l’art de la dictée tel que la nouvelle science des légistes l’a reçu, vers le XIIe siècle, des présentations de Boncompagno, auteur d’un ouvrage juridique fameux chez les notaires et d’une Rota Veneris (la Roue de Vénus) malheureusement moins connue 7.
Scribe, transcripteur de ce qui doit être dit, à la manière du dictator, écrivain qui n’est qu’une main selon l’art du dictamen, voilà l’auteur de la lettre d’amour. Notons jusqu’où s’étend la gamme. Au bas de l’échelle, le prêt-à-porter : les analphabètes eux aussi peuvent écrire des lettres d’amour, par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre ; il existe, dans la tradition européenne comme ailleurs, des collections de modèles indéfiniment modernisés, simple variété d’écrits publics. Au sommet, la production lyrique où figurent, étincelantes mais aussi ornées de références savamment empruntées comme l’a montré leur éditeur E. Könsgen, les lettres échangées par Abélard et Héloïse 8 . Toutes les lettres d’amour disent la même chose, la vérité du texte-messager, l’authentique vérité, celle qui dans le charabia du juridisme se reconnaît à ce qu’elle est unique, incomparable, absolument fondée, c’est-à-dire fondée sur la fiction du Garant absolu, avancé comme tel par un discours frappé de politique (par exemple, le nom sacré de la République française). Le juridisme d’État éclaire étrangement notre affaire.
Cet Autre de la vérité sans faille, inéliminable du langage, nous le désignons en psychanalyse comme lieu fantastique, le lieu du grand Autre selon le mot de J. Lacan. L’authenticité de l’amour vient de loin, de nos propres montages de fiction, de notre savoir et savoir-faire de captifs, prisonniers inconscients du fantasme. L’autre aimé, parce qu’il s’agit de lui parler, fait son entrée nécessairement dans ce théâtre du secret, et la lettre de l’amant s’adresse à cet autre aimé « inspirée »
Essayons de pousser plus loin cette remarque, grâce à ce que peut nous enseigner la tradition occidentale de l’amoureux lettré, l’amoureux enlacé dans sa lettre. Si l’on voulait bien rechercher le fil conducteur entre tant de textes apparemment étrangers les uns aux autres, on s’apercevrait que la question de l’adresse permet de repérer le point le plus vif, le plus délicat du discours de l’amant, de tous les amants. La question : à qui s’adressent-ils ? concerne en fait l’immense variété de ces textes, de la lettre proprement dite jusqu’aux chants érotiques transmis par le Minnesang allemand, aux poèmes liturgiques, etc. Du même coup, la lettre d’amour se présente de manière floue, espèce particulière, si j’ose dire, dans un genre littéraire beaucoup plus vaste. En même temps, le trait divin devient plus évident. S’adresser à « la Fille Divine » (Puella Divina), à « la Mère Céleste » (Mater Coelestis) ou à l’amante du désir nommée dans la lettre, serait-ce ou non la même chose, littéralement la même chose ? La lettre d’amour, elle aussi, peut être inscrite comme poème à l’amante déifiée 10.
Message à l’autre adorable, la lettre prend place aisément dans le long tracé du lyrique religieux, c’est-à-dire de tout ce qui, de quelque manière, s’adresse à Dieu. Le fameux texte biblique « Cantique des Cantiques », articulation fondamentale de la poésie amoureuse chrétienne depuis la diffusion des grands commentaires d’Origène pour l’Orient, d’Ambroise pour l’Occident, montre assez sur quel versant nous sommes dans tous les cas : au versant de l’équivoque. Le point de différenciation est exclusivement le jeu du nom : dans l’adresse. Entre les florilèges ascétiques de la haute époque bénédictine, la poésie courtoise des cloîtres au Moyen Âge et les lettres d’Abélard et Héloïse, de Rousseau ou du jeune Werther, où est la différence ?
En ce joint de l’adresse, la littérature courtoise est certainement de nature à nous faire réfléchir. Je dirais volontiers que la religion chrétienne ici a confisqué quelque chose, réglementant le message amoureux tout comme elle a tenu en lisière les initiations et, pour une part, la mystique elle-même. On peut le ressentir déjà en considérant l’espèce de légalisme, encore mal exploré, qui donne à la tradition du poème érotique et plus généralement à la littérature érotique un certain statut vers la marge, c’est-à-dire un statut d’en-dehors par rapport à la textualité centrale, celle qui définit le juste discours poétique nécessairement lié à la vérité authentique, vérité repérable d’après la légalité religieuse. En Occident chrétien, l’érotisme s’est trouvé frappé de la note d’infamie, non seulement par référence historique au paganisme (auquel le christianisme oppose la Loi nouvelle), mais surtout en raison de cette économie complexe du discours authentifiant le savoir dans le jeu structural des institutions : le pouvoir sait l’absolue vérité de l’amour et du désir. Ce discours remue la question de l’unique et du centre, repérage qui donne à entendre, au versant des réflexions d’un psychanalyste, un étroit rapport entre cette logique des énoncés normatifs et ce que nous appelons la mythologie du phallus, concept fondamental. Autrement dit, le dispositif centraliste inclus par le discours latin-chrétien de la vérité n’est pas n’importe quoi du point de vue de la normalisation et de la légalité de l’érotisme. Je développerai cette question difficile dans un prochain travail, mais d’ores et déjà il faut souligner l’intérêt de noter l’emplacement institué pour ce qui doit être dit sur l’amour. Cet emplacement s’est défini comme centre idéal du Texte, au cœur du Savoir, c’est-à-dire là où se déclare le Pouvoir incarné. Hors de ce genre mythologique, la marge. D’Abélard à Sade, quelque chose s’est écrit dans cette marge ; mais là-dessus, sauf les remarques de pionniers tels que Friedrich Heer, les études n’osent guère s’aventurer. Or, précisément, la littérature courtoise elle-même, qui n’est pas sans liens avec la descendance des écrits jusqu’à Sade, met en évidence l’importante distinction du bloc central légaliste et des marges, par un défi à la légalité matrimoniale (à laquelle cependant cette littérature ne prétend pas s’attaquer).
Qui donc expliquera la violence des condamnations du christianisme latin dirigées contre l’amour courtois, violence encore manifestée naguère 11? Le rabâchage moraliste sur la transgression de la fidélité conjugale par une forme cependant bien étrange de l’adultère, ou les objections aux douze commandements de l’amour énoncés dans la codification classique d’André Chapelain, ne peuvent être des arguments suffisants 12. D’ailleurs, ce ressassement énigmatique poursuit sa course dans l’histoire de la critique cinématographique, quand la religion et sa morale sont confrontées à l’illégalité de discours amoureux non conformes ; rappelez-vous, en cette Amérique des années cinquante, Elia Kazan voué au feu de l’enfer pour son film Baby Doll où la séduction opère chastement, à la lisière du « fin amor », en version XXe siècle. Non, il faut chercher ailleurs. Ailleurs, c’est-à-dire du côté du savoir légaliste destiné à protéger l’authentique vérité. On n’a pas assez remarqué ceci : l’amour courtois est une hérésie. Autrement dit, la littérature courtoise fonctionne comme une interprétation illégale du discours divin de la vérité.
Cette interprétation s’est dite de mille façons, mais nous la découvrons sous un résumé assurément poétique dans le récit d’A. Chapelain décrivant le parcours mystique de l’amant à la recherche du glorieux séjour de l’Amour. L’aimée est appelée Maîtresse, mais maîtresse fantastique, « maîtresse composée en forme solennelle » (domina sollemni forma composita). Dans l’espace d’un tel discours se joue la religion même, la religion de nos pensées. Il y aurait grand intérêt à reprendre l’histoire de l’amour courtois, non plus en tant qu’épisode dans l’évolution générale de « l’Amour en Occident » selon la formule de Rougemont si justement critiquée par Lacan, mais d’un point de vue de juridisme ou de dogmatique, en tant que fatalité logique, enclave de textes dans le Texte. La littérature (je devrais plutôt dire le lettrisme) courtoise est inscrite dans une certaine case de ce jeu-de-patience que je désigne du terme Texte, case qui pour l’ensemble du système serait l’enclave où se produit, comme par représentation du manque, le discours éclatant de la poésie, c’est-à-dire le discours qui ne va pas, qui ne marche pas avec les autres cases, le discours décalé de l’hérésie. Si nous faisons retour à l’histoire, du côté du juridisme, nous constaterons que bien d’autres discours, en cette case assignant aux textes de l’érotisme sauvage, hors légalité donc, de représenter le désir en péril, ont eu pour fonction de tenir ouverte la marge. Autrement dit, l’amour courtois, en tant que somme d’écrits, s’inscrit comme détournement de la vérité dans la légalité du Texte chrétien. J’ai parfois indiqué qu’il fallait aussi considérer ce discours d’hérésie comme insurrection politique, en ce sens que, par quelque biais, il déniait au pouvoir de légiférer sur les fantasmes.
Là, nous y sommes vraiment. Cette brève promenade, trop allusive, à travers des textes fort variés peut aider à comprendre combien étroitement la lettre d’amour, telle que nous la pratiquons en Occident, s’insère en un système littéraire – système de maniement du texte et de l’adresse – profondément unitaire. Unitaire du fait que l’exposition du désir, sous cette forme extrême de l’amour adressé, mobilise en toutes circonstances les trucages de l’inconscient, la logique de ce que Freud nommait l’autre scène. Ne l’oublions pas, tous les discours amoureux, légaux ou à la marge, tablent sur la même technologie si j’ose dire, celle des montages de fiction, dont procède tout agencement de la vérité. À cet égard, en contrepoint de ce qui vient d’être dit, il faut ajouter ceci : les arrangements strictement religieux du discours amoureux sont sans importance en eux-mêmes, offrant seulement aux inconscients une version plausible. Si l’amour courtois est une hérésie, cela signifie simplement que la version légale des arrangements religieux fonctionne aussi comme version politique, du fait que les systèmes d’institutions travaillent et malaxent leurs sujets par des artifices de séduction. Mais quant au mécanisme du discours, il est le même dans tous les cas, puisqu’il s’agit d’échafauder un message, le message fou pour son adresse prétendue.
En quoi ce message est-il fou ? Un thème légendaire nous l’indique : l’amant qui écrit ou qui parle ne saurait être raisonnable, car il dit n’importe quoi, la poésie même. Mais ce n’importe quoi nous renseigne. Si l’amoureux dit : « je voudrais respirer quelques paroles de toi », qu’est-ce que cela veut dire que l’amoureux ne sait pas ?
Cela veut dire que quelque chose se casse et que dans cette casse le corps est de la partie. Son corps se met à parler détraqué, ne sachant plus son ordre, mais parlant dans le désordre. Le discours désarticulé s’articule, dans toutes les versions du pur amour. La mystique cistercienne appelait Jésus une mère, la piété baroque donnait des yeux au cœur, l’amoureux offre des fleurs et souffre. Le désir s’exprime expirant, inlassablement, et ses formulations les plus poétiques ont la netteté logicienne. Voyez cet extrait d’un anonyme, en un Moyen Âge hors du temps :
Floret silva undique
Que j’ai mal, ô mon aimé 13
Là encore, revenons à cette question fondamentale de l’adresse. Adresse prétendue, ai-je dit, proclamée, aux fins que nul n’en ignore comme le veut cette rigueur de juriste, portant vers tous les autres l’annonce incontestable par l’écrit authentique. Si l’amoureux dit vrai, c’est qu’il le croit. Il dit tout, tout ce qu’il sait, mais non pas son secret fantastique. Le secret sera pour le rêve : l’homme amoureux en appelle à sa mère et se fabrique parfois des amours de revenante ; une littérature d’école en a donné la formule naïve 14. Cette formule court, protocolaire, à travers les poèmes d’hommes ; voyez cet anonyme :
Souffrance, souffrance de l’amant
Comment est-elle en son visage, cette femme plus lame que toi ?
Cette femme qui t’habite, douleur en ta mémoire
Dans le discours amoureux, c’est une séparation qui se joue et se déjoue, avec l’objet d’amour premier inimaginable, l’objet d’amour premier dans l’éternité du fantasme. La lettre est un écrit de l’amoureux tremblant : l’amant s’écrit. Aimer son semblable, c’est cela d’abord : le corps de l’autre adoré prend place, sa place dans le jeu réglé de la parole, le jeu de l’Autre, jeu du lieu où ça s’imagine, jeu du propre corps de l’amant(e). Écrire la lettre, c’est tournoyer autour du grand secret imaginaire, souffrir ce désordre, célébrer sa propre vérité de corps croyant, s’inscrire comme sujet.
En ce point de mes remarques, je poserai ceci : la lettre d’amour n’attend pas de réponse, l’amoureux attend une lettre. Je reprends au pluriel ma formulation précédente : les amants s’écrivent. Ils s’enlacent avec leurs lettres.
L’énigme ici fait foi, car il s’agit que les corps jouissent, nous en sommes sûrs. Dès lors, la question se complique. Il ne suffit pas de dire que le message tout à coup est entrevu comme faisant corps avec un corps, encore faut-il se représenter la condition solitaire des amants, ce non-dialogue au cœur de l’amour fou, l’étrange douceur des cérémonies de la lettre.
Regardez bien le tableau intitulé Love Letters, reproduit du peintre anglais Stanley Spencer (1950), tableau énigmatique [reproduit ici] et d’une très grande violence 15.
L’amant dans l’ivresse embrasse des écrits, il tient dans la main droite l’enveloppe caressante, on ne sait pas si les feuillets transcrits sont sa propre lettre adressée ou celle qu’il reçoit, tandis que la femme, gardienne des messages précieux, est tout occupée par les gestes de la transmission. Ces lettres cachetées, les donne-t-elle, les prend-elle ? Qui sait ?
Nous avons là une extraordinaire démonstration du principe même de toute communication humaine, et je me garderai d’atténuer le trait – une parfaite exposition de l’énigme – par des considérations de théorie analytique, dont je remarque si souvent qu’elles ont pour effet inattendu, là où on les attend, d’enterrer les problèmes les plus difficiles. Qu’y a-t-il de plus difficile, dans nos organisations industrielles, où circulent les thèses si faciles d’une psychologie de la communication fondée sur les transpositions scientifiques les plus abusives, que de se représenter cette confusion, voire cette collusion, du message avec le corps du messager, quand de surcroît – difficulté supplémentaire – il n’est jamais exclu que l’expéditeur en vienne à cette extrémité de se comporter en propriétaire du message et d’en tirer les conséquences ? Que l’expéditeur et le destinataire ne fassent qu’un, par l’intermédiaire d’un autre, corps adoré dont un sujet s’éprend, voilà qui brouille les cartes du psychologisme effréné et pousse à la méprise les pseudo-théories du dialogue. Voilà aussi qui doit nous conduire vers des réflexions un peu neuves, du côté du champ social et politique, c’est-à-dire là où triomphe le juridisme des écrits protocolaires, parce que le pouvoir restera, sauf liquidation de l’humanité, une entreprise de séduction.
Mais il faut, là-dessus, ajouter une considération fondamentale : avec l’écrit, l’amoureux joue sa partie de jouissance, il joue à mort le drame de vivre. Si la lettre peut s’entendre comme message de l’Autre, cela signifie qu’elle est quelque chose du corps de l’amoureux. Jouissance, parce que la question du plaisir, parfois à peine soulevée, n’est pas seulement en cause, mais aussi la question de la mort, autrement dit de l’amour hors d’atteinte, est incluse dans le désir fou d’être un avec l’aimé(e). L’ancienne poésie l’indiquait dans des formules qui tiennent du slogan : Domus una sepulchri, être un avec toi dans la tombe 16. Tout cela s’écrit, s’est écrit. Qu’est-ce qui fonctionne là, du point de vue de ce qu’on pourrait appeler enjeu final ? En termes de théorie psychanalytique, il s’agit des enjeux de la castration, mais aussi de la pulsion. Mais ce genre d’affirmation demeure dérisoire, si nous ne nous donnons pas les moyens de nous représenter, par les chemins les plus divers, jusqu’où peut aller l’amour du message et du messager. (…)
3. M. Béjar, L’Autre Chant de la danse. « Ce que la nuit me dit », Paris, Flammarion, 1974, p. 181.
4. La Nouvelle Héloïse, première partie, lettre 5.
8. E. Könsgen, Epistolae duorum amantium. Briefe Abelards und Heloises ?, Leyde, Brill, 1974.
9. Cf. P. Dronke, The Medieval Lyric, Londres, Hutchinson University Libr., 1968, p.51 sq.
11. A. Denomy, The Heresy of Courtly Love, Gloucester Mass., P. Smith, 2e éd., 1965.
13. « La forêt fleurit de toutes parts ; Que j’ai mal ô mon aîmé »,
Extrait de Paroles poétiques échappées du texte. Leçons sur la communication industrielle, Protocole de la lettte d’amour, pp.91-106