Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Il voulait voir la vérité

Éloge d’une passion de l’Écran.

Il voulait voir la vérité ! Sous ma plume notariale, qu’Anatole Dauman reçoive l’hommage de ces mots, inspirés de notre Rimbaud, l’auteur d’un fameux conte montrant l’homme divisé, Prince et Génie enlacés dans le Poète, auxquels un autre déchiré – Fernand Léger – a consacré un inoubliable dessin. Par le cinéma, les Illuminations ! Ce pourrait être la devise d’Argos, à l’enseigne de la Chouette, l’oiseau des Nuits mythologiques.

C’est bien le diable, si l’on ne devine pas, à travers la parade de ses Maîtres jongleurs, ce qui fait courir un producteur de cette trempe, cet homme rôdé à l’implacable dureté des choses : la passion du Miroir ou, comme dirait encore Rimbaud, de la comédie magnétique.

Événement rare, grâce de l’Écran : par les créateurs, hommes ou femmes de l’art, du rire et des larmes, les autres peuvent avoir l’illusion d’une vie. J’entends : la vraie vie, une vie sans compter, avec les images immémoriales, devenues impérissables, d’une enfance éternelle. Enlacements et déchirements, le vent des paroles emportées, les amours jusqu’au sang, tout cela se construit, indéfiniment sous l’œil impavide de caméras qui courent la planète. Enfants de la guerre, tout cela nous a fait survivre aux enfermements du siècle et fera vivre nos enfants.

Y a-t-il place, dans notre univers industriel poussé à la concentration, pour une réflexion sur ce qu’est un producteur ? La question se perd dans le vague, si l’on s’en tient à la présence massive des mastodontes, Warner Bros, 20th Century Fox, etc., immenses fabriques, impénétrables au profane. Au contraire, pour un artisan, comme l’est Dauman, la fonction se résume à ceci : faire entrer son monde – spectateurs compris – par la porte du possible, dans l’impossible du pari créateur.

Un producteur est un nom. Mais, sous le nom emblématique qui, dans la cérémonie cinématographique, présente le film et bientôt s’efface devant le patron du discours – le réalisateur –, qu’y a-t-il ?

Producteur. Le mot m’a souvent paru saugrenu, au bord de la pataphysique, dans le voisinage de reproducteur ; la foire n’est pas loin peut-être. J’ai consulté la langue latine, qui m’a ouvert des horizons. Selon l’exégèse savante, le verbe produire s’utilise pour dire : mettre au monde, conduire où il faut aller, amuser et faire durer, mais aussi déployer l’armée et même prostituer. Vaste programme.

Mains artisanes, propres à trouver l’artifice : tel est le principe. La maxime en est qu’il faut savoir tout faire : s’entendre avec les cuisiniers de la finance, allier le doigté et la rudesse dans le ménage avec une concurrence planétaire ; par-dessus tout, jauger les gens de cinéma, amener des artistes là où ils disent vouloir aller et où ils craignent parfois de rencontrer l’inattendu, l’image de leur désir – une image qui en fait reculer plus d’un.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.