Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Habiter l’écrit du poète

La rencontre d’un manuscrit médiéval et de l’ordinateur

Une étrange nouveauté, un petit événement de beauté, qui prend en défaut les idées toutes faites sur le livre. Le manuscrit 146 du fonds français de la Bibliothèque nationale reposait, silencieux, jusqu’au jour où… le jour d’aujourd’hui où une copiste virtuose de notre temps, méticuleuse et obstinée, le métamorphose en Livre Vidéo Musical, premier objet du genre.

De cet exploit électronique, une œuvre poétique et musicale jusqu’alors connue des seuls érudits, le Roman de Fauvel, sort rajeunie, restaurée ligne après ligne, offerte au public pour ce qu’elle est et que nous ne soupçonnions pas.

Une sorte de lointaine préfiguration de l’opéra – un opéra qui aurait pour théâtre l’habitacle de l’écrit calligraphié, pour scène les enluminures et peinture enchâssées dans un texte du XIVe siècle, pour musique un répertoire de compositions transcrites dans les marges, enfin pour réalisateur et interprète littéraliste du modèle une dompteuse de l’ordinateur, Joëlle de la Casinière.

Fauvel – de « faus » et « vel » (voile), pour signifier mensonge et dissimulation – est le nom d’une allégorie, le cheval Fauvel, sigle des vices de l’humanité qu’incarne la Bête, figure apocalyptique du Pouvoir : Flatterie, Avarice, Vilainie, Variété (versatilité), Envie, Lâcheté.

Le Roman de Fauvel appartient à une certaine veine des XIIIe-XIVe siècles, dont notamment relève la fameuse saga du goupil, avec son classique Renart le Contrefait, encore proverbial ; chez Rabelais et Marot, un « estrille-Fauveau » désigne l’arriviste, en langue vulgaire contemporaine proche du vieux « torchier », le lèche-cul.

L’ordinateur ouvre ici le hors-temps. Fauvel n’est pas une satire superficielle des abus et immortalités de toute sorte prêtés par l’auteur (ou les auteurs) à cette société d’hier, la fin du règne de Philippe le Bel (mort en 1314). Le manuscrit choisi par Joëlle de la Casinière pour son exercice n’est pas non plus seulement un témoignage exceptionnel sur un moment musical du Moyen-Âge (l’avènement de l’ars nova) ou, par ses miniatures, sur le folklore et l’histoire des mœurs (ainsi, le charivari, cortèges de gens masqués protestant par un vacarme contre le mariage, jugé monstrueux, de Fauvel). Nous sommes devant un drame qui, maniant l’ironie et le sens tragique,  touche à ce point immuable du rapport politique : la détresse humaine.

Voilà ce que le récit met sous les yeux et dans les oreilles du lecteur-spectateur, un récit dont l’ordinateur nous rend sensible au fait qu’il fut mené, dans ce superbe manuscrit médiéval, tambour battant. Sera-t-il du goût de notre époque, friande des puérilités managériales, de regarder et d’entendre tous ces mouvements entrecroisés : la ruée vers l’idole ? Rien n’est moins sûr.

Démasquer Fauvel, lui arracher son voile, c’est la trame de cette longue chronique où défilent les pouvoirs célestes et terrestres, les hommes et les choses, les thèmes savants ou lyriques sous lesquels le Moyen-Âge abritait ses vérités. Du plus riche des 14 manuscrits de l’œuvre, avec ses 8000 vers, 167 pièces musicales et 78 miniatures, Joëlle de la Casinière a réalisé un abrégé, que béniraient les médiévaux, coutumiers du fait. Quant à la musique, restituée par Joël Cohen et le groupe Boston Camerata, elle est fidèle à la variété des échantillons (pièces latines et françaises, monodiques et polyphoniques).

Prédicateur, narrateur et poète, tout cela a été dit, par les historiens spécialisés, du sujet-auteur qui a porté Fauvel à la vie pour en faire ce texte unifié, bien que composite. La thèse de Jean-Claude Mühlethaler (Fauvel au pouvoir), dont il faut souhaiter qu’elle inspire une nécessaire introduction  à ce Livre Vidéo, a fait le ménage sur cette œuvre complexe. Mais, il est un point que, seul, l’ordinateur permet d’apercevoir : l’énigme, que demeure ce que nous appelons un livre.

Le livre, ah ! le livre. Que ne dit-on pas, dans notre Occident blasé, objectiviste, mais qui s’illusionne sur ce qu’il sait. La culture ultramoderne, qui explique tout mais qui touche tout avec des pincettes, ne liquidera pas l’être du livre, les secrets de l’enlacement calligraphique. Moi et les mots, moi et les lettres, moi et le matériau de l’écrit, cette chair du texte, voilà ce que l’électronique oblige à redécouvrir. Je dis oblige, contre les bougons. Un grand air de respiration, ainsi que je vois ce Livre Vidéo Musical, tout droit sorti d’un Scriptorium médiéval.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.