Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Pourquoi est-il si difficile de définir l’État en France ?

Première partie : Pourquoi est-il si difficile de définir l’État en France ?

 

(…)

Alexandre Devecchio : Que signifie exactement le concept État en France ?

 

Pierre Legendre : Vous faites bien de poser cette question préalable. Quand on sait les contorsions linguistiques auxquelles a donné lieu la réception de cette forme politique par les pays de tradition non-occidentale, ça donne à réfléchir. Qui plus est, le concept État est compris de façon fort différente selon les Nations, à l’intérieur même de l’Europe de l’Ouest, sa culture d’origine. Alors, de quoi parlons-nous dans le cas français ?

 

En France, nous en avons plein la bouche de ce mot en lui-même un peu bizarre. État de qui, de quoi ? Quand nos ancêtres d’Ancien Régime parlent d’État, ils emploient un génitif. Exemple : État du royaume (Status regni). Ils visent alors la notion répandue dans l’Europe latine marquée dans ses profondeurs par le christianisme pontifical, puis par la Réforme protestante: Res publica, la Chose publique, par opposition à ce qui relève du privé.

Mis à toutes les sauces, le concept État a désigné les groupes sociaux, clergé, noblesse, tiers-état ; ou leurs assemblées séparées ou réunies en États généraux… un mot qui aujourd’hui sent bon la Révolution!

 

Pourquoi est-il si difficile de définir le concept État en France, pays dont l’expérience a tant pesé sur l’évolution du continent et au-delà, mais qui, depuis 1789, s’est payé une quinzaine de Constitutions, sans compter les amendements ? (…)

Dans mon aventure de réflexion et grâce à de multiples rencontres, j’ai essayé d’apporter quelques éclaircissements. Je considère la France comme un pays conservateur qui s’ignore et qui, pour accepter le changement, se livre aux ruptures «à la brute» ou, pour le dire plus poliment, avale de temps à autre «un remède de cheval»! Tenter de saisir le pourquoi de cette évolution par saccades n’est pas à l’ordre du jour, car ce serait toucher à quelque chose de bien plus profond que ce dont les études théoriques ou les médias sont en mesure de parler. Il s’agit de la foi en l’État, c’est-à-dire d’un halo de croyances autour d’une question indésirable: la généalogie administrative de cet État, une généalogie enfouie. (…)

 

Pour comprendre ça, il faut avoir à l’esprit autre chose que l’idée de pages qui se tournent grâce à des ruptures, mais penser l’existence administrative de l’État comme produit d’une histoire sédimentaire. Au bout du compte, rien n’est oublié et ça se traduit au présent, dans les faits.

 

Quelle est la différence entre État et Nation ?

Faisons la différence, en effet. Écoutons l’étymologie. Nation, comme le mot Nature, vient du verbe latin nascor, qui signifie naître. Dans son principe, Nation désigne les natifs de tel endroit. Vous avez à Paris, dans le Quartier latin, une bâtisse appelée Collège irlandais. C’est un vestige du Moyen Âge, époque où l’on ne connaissait pas la frontière au sens moderne, et donc les étudiants, qui alors circulaient beaucoup d’une Université à l’autre, se regroupaient par «nations». Nation est un indicateur généalogique, référé à la famille, à la terre d’origine, à ce que l’Ancien Régime appelait un «pays», vocable qui s’est conservé sous le régime républicain dans les associations de Bretons, Auvergnats et autres transplantés dans la capitale. Aujourd’hui, ça vaut pour nos compatriotes d’origine africaine…

 

L’idée de Nation se traduit juridiquement : la nationalité, un statut assorti de droits qu’une personne exerce selon les règles fixées par l’État ; et il y a la naturalisation, une fiction qui permet d’accorder la nationalité pleine et entière à quelqu’un comme si…. comme s’il était un natif d’ici. Et l’État lui-même, s’il est reconnu comme une personne juridique par les autres États, exerce ses droits d’État national, selon les règles établies, au sein de la société internationale. (…)

 

L’État et la Nation sont-ils indissociables, particulièrement en France ?

 

Par principe, oui. Il suffit là encore d’écouter l’étymologie. État a son origine dans le verbe latin stare, qui signifie se tenir debout. Dans cette perspective, disons que l’État est un montage destiné à faire en sorte qu’une Nation tienne debout. Vous voyez, le langage familier permet de formuler avec simplicité ce dont il s’agit dans votre question. Et ça évite de s’égarer dans les ritournelles habituelles ! (…)

 

Nous vivons les vestiges incompris de ce qu’avait inventé la République terroriste de Robespierre et de Saint-Just : un État à double commande. D’un côté, la légalité constitutionnelle incarnée par le pouvoir d’une Assemblée, la Convention ; de l’autre, la légalité insurrectionnelle, c’est-à-dire le pouvoir de la rue aux mains, nous dirions aujourd’hui, du lobby de la Commune de Paris. Je continue de penser que ce schéma a laissé une empreinte profonde.

 

Texte en son entier :

lefigaro.fr : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/31/31001-20151231ARTFIG00177-pierre-legendre-pourquoi-est-il-si-difficile-de-definir-l-etat-en-france.php

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.