Ars Dogmatica

Pierre Legendre

Chronique de droit romain médiéval

I

SUR L’ORIGINE DU SIGLE FF

Il arrive encore que des étudiants, peu familiers des ouvrages anciens, mais curieux d’histoire des doctrines, s’interrogent sur la variété et l’étrangeté apparente de certains sigles, notamment l’abréviation ff pour désigner les différentes parties du Digeste. Les explications courantes, sans être en parfaite concordance, ne manquent pas d’ingéniosité, comme en témoigne une tradition fixée dans des Manuels, rapportant ff comme une allusion au manuscrit de Florence[1]. Il n’y a pas lieu d’insister longuement auprès des spécialistes ou des chercheurs expérimentés sur l’erreur d’une telle proposition. Je voudrais seulement, à l’intention du lecteurs sceptique et de quelques étudiants débutants, ajouter les précisions suivantes.

Le sigle ff  représente une abréviation paléographique[2]. Il est possible de suivre, à travers les manuscrits du XIIe et du début du XIIIe siècles, les étapes de ce raccourcissement de la citation du Digesta (Dig., D, ff )[3]. La diffusion de ce mode simplifié de transcription n’a pas été instantanée, ce qui explique l’absence d’uniformité des citations dans les MSS contemporains, de facture différente[4]. Mais, du temps de Grégoire IX et au moment où Accurse compilait la Grande Glose, on ne trouve plus, semble-t-il, d’exception : le sigle est alors d’un usage absolument général[5].

Enfin, il existe une contre-épreuve possible pour démontrer l’origine purement paléographique du sigle ff. Dans quelques MSS anciens, probablement tous du XIIe siècle, contenant des commentaires canoniques sur le Décret de Gratien, on trouve le mot distinctio abrégé de la même manière ff ; j’ai rencontré cette indication dans les deux MSS suivants : Arras 271[6] et Grenoble 626[7].

II

LE « COMMENTARIUM SUPER INSTITUTA » DU MANUSCRIT MORGAN 903

La bibliothèque Pierpont Morgan à New York a fait acquisition en 1961 d’un manuscrit, très sommairement présenté dans le catalogue publicitaire d’un libraire parisien : « commentaire aux Institutes de Justinien, XIIIe siècle, orné d’un dessin à la plume représentant Justinien en pied, couronné et tenant un long spectre »[8]. Le MS a reçu pour cote le n° 903. Grâce à l’obligeant concours de la Bibliothèque Morgan, nous avons pu entreprendre son étude ; la transcription en étant achevée et la critique avancée, il est possible d’en prévoir la très prochaine édition. Il a paru utile d’informer de cette importante découverte ceux des spécialistes en une science peu cultivée, que n’a pas pu encore toucher une correspondance privée et qui sont les vrais destinataires de ces chroniques[9].

Le MS, qui semble complet, comporte 32 feuillets sur deux colonnes. L’écriture du début du XIIIe siècle, indique une origine méridionale, malgré la présence de quelques abréviations italiennes. L’ensemble des données codicologiques situe la composition vers 1220. Mais des indices variés et concordants donnent à penser que ce MS est une copie tardive, dont il n’a pas encore été possible de suivre la transmission jusqu’au dernier épisode, la vente, toute récente, à Paris. Il a semblé, d’autre part, intéressant d’établir une classification des fautes et des omissions ou surcharges du copiste, qui permettra probablement de se représenter quelques variations fondamentales par rapport au texte primitif. Malheureusement, en quelques endroits, le MS a souffert de l’humidité et les taches qui subsistent rendent parfois la lecture pénible, même sur agrandissements photographiques.

Le MS donne son titre, suivi d’une Materia complète. Son contenu le rattache à la tradition des grandes Sommes du XIIe siècle, actuellement connues. Mais, l’archaïsme des références et, probablement, ses sources suggèrent l’antériorité, de sorte que cet ouvrage remonterait au moins à l’époque des Quatre Docteurs. En l’état actuel de l’étude, la prudence impose de réserver toute hypothèse sur l’origine de composition. On soulignera seulement l’importance du propos final : l’allusion à deux noms inconnus, Pontius toranensis et Ugo auinionensis.

Voici la transcription de l’incipit et de l’explicit,

- Incipit, fol.la.

« Incipit commentarium super instituta cuius capitula significantur iuxta numerum capitulorum ipsius libri. Expositio prohemii institutionum. Iustitiani est in hoc opere mediocrem quamdam eruditionem rudibus animis lectorum componere qua veluti primiciis imbuti facilius valeant archana legum penetrare et ipsam iusticie faciem occulta mente perspicere… »

- Explicit, fol. 32 a-b (de publicis iudiciis).

« …Set quo ordine et qua forma inducantur et exerceantur et diffiniantur si quis inde doctus apparere desiderat commentarios noni libri codicis quos ad dominum pontium toranensem et ugonem auinionensem fratres et socios nostros participes et coheredes romanarum legum nobis quod deo potentissimo referimus suplicibus uotis ac precibus indefinenter requirat. Deo gratias. »

 

 

[1] Cf. G. Lepointe, Histoire des institutions et des fait sociaux, Paris 1956, 34 n. 2 : « D’où le sigle F. F. qui désigne le Digeste (letterae florentinae) jusqu’au début du XXe siècle ».

 

[2] H. Kantorowicz, Die Allegationem im späteren Mittelalter, dans Archiv für Urkundenforschung, XIII (1935), 19.

 

[3] Sur le plan scientifique, il y aurait beaucoup à attendre d’une étude des modes de citation. Très probablement, l’absence même de toute référence précise constitue un critère d’ancienneté du commentaire. Voir, par exemple, les Casus du MS Vendôme 223, attribués à Wil. de Cabriano ( Kantorowicz, Studies Gloss., 208-210 ), où les références au Digeste sont seulement indiquées en marge, étant certainement des additions ; malheureusement, il n’existe pas de leçon primitive du texte, qui cite les fragments par indication de l’auteur ; exemple, fol.105 v. : « respondetur secundum verba ipsius Ulpiani… » Le type ancien de référence se présente sous une forme longue, celle qu’on retrouve, par exemple, dans le MS Morgan 903 (cf. cette Revue, 1964, 501), fol.4 v : « ut legitur in dig.l.xxiiii, titulo de iure dotum » (= D.23.3.24). On constate le même usage dans la littérature canonique contemporaine d’Alexandre III ; mais, les abréviations se multiplient à mesure que se développe une pénétration de plus en plus massive d’Huguccio.

 

[4] Alors que le sigle ff, résultat d’une rupture dans la graphie de l’abréviation D barré, se répand dans la plupart des MSS, l’abréviation est encore au stade intermédiaire : D barré dans de nombreuses œuvres transcrites à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle. Cf., par exemple, le MS Reims 692, contenant l’apparat de Richard l’Anglais sur la Compilatio Ia, fol.86 v.

 

[5] Sauf, naturellement, dans quelques centres d’études isolés, notamment celui qui utilise vers 1220 l’œuvre transcrite à cette date dans le MS Morgan 903.

 

[6] Il s’agit d’une somme française sur le Décret « Questio si iure naturali » (fol.180-187). Voir, par exemple, fol.180 v : « ff.xxxix, Petrus » (=Dis.39, c.1).Le MS est d’autant plus digne d’attention qu’on y trouve le même sigle ff pour les références au Digeste, fol.183 v° : « ff. de contrahenda empt., Cum in lege » (= D.18.1.33).

 

[7] Fol.157-160, gloses sur le Décret ; cf. fol.159 r : « ff. xxiii, Exorcista » (= Dis.23, c .17). On ne trouve pas de citation du droit romain sous forme de référence.

 

[8] Description reprise par le Bulletin codicologique, Bibliographie courante des études relatives au MSS, 1962, 77.

 

[9] L’étude complète a été publiée en introduction du manuscrit, La Summa Institutionum «Iustiani est in hoc opere»  (manuscrit 903 de la bibliothèque Pierpont Morgan de New York), Francfort, Vittorio Klostermann, coll. Jus commune, 1973.

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion.